Eclairage de fond

Risques contre la dignité : de la finance à la financiarisation

Le cadre conceptuel de l’entreprise qui a dominé ces dernières décennies la voit comme une société de capitaux. Selon cette conception, l’entreprise, via la propriété des actions, appartient à ses seuls actionnaires donc aux détenteurs de l’actif financier, indépendamment de la réalité humaine de l’entreprise1.

Cette représentation de l’entreprise propriété des actionnaires, d’inspiration anglo-saxonne, a atteint son paroxysme dans les années 70 avec la théorie « de l’agence », développée par les économistes américains Stephen Ross et Michael Jensen, et largement popularisée par Milton Friedman. En résumé, cette théorie dit : les moyens de production (les entreprises) appartiennent aux actionnaires qui mandatent des dirigeants (qu’ils ont le pouvoir de révoquer) pour représenter leurs intérêts, c’est à dire la maximisation du profit, qui est le but ultime de l’entreprise.

Ce mouvement a été formidablement accéléré par le développement récent des technologies de l’information qui ont fourni à la finance les moyens d’une mondialisation immédiate, les services financiers étant par essence immatériels.

La conception de l’entreprise selon laquelle elle appartient aux seuls actionnaires indépendamment de la réalité humaine est remise en question.

Très peu de gens ont mis en doute cette conception jusque dans les années 2000, ou une crise boursière sans précédent et un certain nombre de scandales financiers ont alors mis au jour les effets pervers d’une telle conception (Enron, Worldcom, Parmalat, Vivendi…) :

  • Développement de bulles spéculatives faisant oublier les fondamentaux de l’entreprise (un objet social, un métier, des compétences, des clients, des investissements, des résultats),
  • Course à la rentabilité immédiate des capitaux investis induisant une gestion à court terme ignorant les parties prenantes et les impacts sociétaux,
  • Courant de déréglementation permettant d’amplifier les bulles par des instruments financiers de plus en plus spéculatifs,
  • Effet pervers de l’intéressement excessif des dirigeants (stock-options) concevant leur rôle comme agent exclusif des actionnaires et non gardiens de l’intérêt de l’entreprise (« Pilotage » du cours de bourse à l’échéance de leurs plans d’options),
  • Conflit d’intérêt chez les cabinets d’audit (Enron) et chez les banquiers prestataires de l’entreprise, etc. La personne humaine ne tient pas une place centrale dans cette conception. On perçoit aisément les risques que cette évolution fait peser sur la dignité :
  • Le travail est considéré comme un facteur de production comme un autre, qui peut être ajusté pour maximiser le profit, d’où des dérives constatées surtout dans les pays où le capitalisme, moins régulé, s’exerce de façon plus brutale que dans les pays d’Europe de l’Ouest : salaires ne permettant pas de vivre dignement, travail des enfants, atteintes à l’environnement, etc.
  • L’accroissement beaucoup plus rapide de la valeur des actifs financiers par rapport à l’économie réelle crée, dans la plupart des pays du monde, un écart de plus en plus important entre les plus riches et les plus pauvres, seuls les « riches » ayant les moyens d’épargner en actifs financiers.
  • Les systèmes, les masses, les flux ne sont plus à l’échelle humaine : ni en termes d’espace (mon épargne fait le tour de la planète sans que je le sache) ni en termes de temps (High Frequency Trading où des ordinateurs passent des centaines de milliers d’ordres de bourse en une fraction de seconde) : le temps immédiat de la finance coïncide de moins en moins avec le temps long requis par le développement des entreprises.
  • Le secteur financier, tel Pinocchio, s’est autonomisé : décorrélé d’un service rendu à l’économie réelle (par exemple couvrir un risque de change pour une entreprise exportatrice), il ne joue plus la plupart du temps que pour lui-même, s’autojustifie et fixe ses propres règles. Selon des estimations,2 en 2012, 60% des transactions boursières dans le monde étaient générées automatiquement par des ordinateurs. L’homme ne trouve plus sa place dans cette finance-là.

Source : Cahier des EDC La dignité de l’homme au coeur de l’entreprise

  1. « Le travail humain est alors considéré. On peut et on doit appeler cette erreur fondamentale de la pensée l’erreur du matérialisme en ce sens que l’«économisme» comporte, directement ou indirectement, la conviction du primat et de la supériorité de ce qui est matériel, tandis qu’il place, directement ou indirectement, ce qui est spirituel et personnel (l’agir de l’homme, les valeurs morales et similaires) dans une position subordonnée à la réalité matérielle. » Laborem Exercens §13.
  2. Cf. ZoneBourse.com, 2012. Selon l’AMF, à la même date, 90% des ordres placés sur la place de Paris sont issus du « High Frequency Trading », mais seulement 30% sont exécutés.