Eclairage de fond

La solidarité dans le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise

Publié le 03/05/2017

Extraits choisis du Chapitre 3 du Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise concernant la solidarité

§145À la reconnaissance de l’égale dignité de chaque homme et de chaque peuple doit correspondre la conscience que la dignité humaine ne pourra être protégée et favorisée que sous une forme communautaire, par l’humanité tout entière. Ce n’est que grâce à l’action concordante d’hommes et de peuples sincèrement intéressés au bien de tous les autres que l’on peut atteindre une fraternité universelle authentique; 286 vice versa, la persistance de conditions de très grave disparité et inégalité appauvrit tout le monde.

§147 La femme est le complément de l’homme, comme l’homme est le complément de la femme: la femme et l’homme se complètent mutuellement, non seulement du point de vue physique et psychique, mais aussi ontologique. Ce n’est que grâce à la dualité du « masculin » et du « féminin » que l’« humain » se réalise pleinement. C’est « l’unité des deux »,288 à savoir une « unidualité » relationnelle, qui permet à chacun de percevoir le rapport interpersonnel et réciproque comme un don qui est en même temps une mission: « À cette “unité des deux” sont confiées par Dieu non seulement l’œuvre de la procréation et la vie de la famille, mais la construction même de l’histoire ».289 « La femme est une “aide” pour l’homme comme l’homme est une “aide” pour la femme! »: 290 dans leur rencontre se réalise une conception unitaire de la personne humaine, basée non pas sur la logique de l’égocentrisme et de l’autoaffirmation, mais sur celle de l’amour et de la solidarité.

E) LA SOCIALITÉ HUMAINE

§149 La personne est de par sa constitution un être social,294 car ainsi l’a voulue Dieu qui l’a créée.295 La nature de l’homme se manifeste, en effet, comme nature d’un être qui répond à ses besoins sur la base d’une subjectivité relationnelle, c’est-à-dire à la manière d’un être libre et responsable, qui reconnaît la nécessité de s’intégrer et de collaborer avec ses semblables et est capable de communion avec eux en vertu de la connaissance et de l’amour: « Une société est un ensemble de personnes liées de façon organique par un principe d’unité qui dépasse chacune d’elles. Assemblée à la fois visible et spirituelle, une société perdure dans le temps: elle recueille le passé et prépare l’avenir ».296

Il faut donc souligner que la vie communautaire est une caractéristique naturelle qui distingue l’homme du reste des créatures terrestres. L’action sociale porte en elle un signe particulier de l’homme et de l’humanité, celui d’une personne agissante au sein d’une communauté de personnes: ce signe détermine sa qualification intérieure et constitue, en un certain sens, sa nature même.

§150 La socialité humaine ne débouche pas automatiquement sur la communion des personnes, sur le don de soi. À cause de l’orgueil et de l’égoïsme, l’homme découvre en lui des germes d’asocialité, de fermeture individualiste et d’humiliation de l’autre.299 Toute société, digne de ce nom, peut s’estimer dans la vérité quand chacun de ses membres, grâce à sa capacité de connaître le bien, le poursuit pour lui-même et pour les autres. C’est par amour pour leur propre bien et pour celui des autres que les hommes se réunissent en groupes stables, en ayant comme fin de parvenir à un bien commun. Les diverses sociétés également doivent entrer dans des relations de solidarité, de communication et de collaboration, au service de l’homme et du bien commun.300

§151 La socialité humaine n’est pas uniforme, mais revêt de multiples expressions. Le bien commun dépend, en effet, d’un pluralisme social sain. Les multiples sociétés sont appelées à constituer un tissu unitaire et harmonieux, au sein duquel il soit possible à chacune de conserver et de développer sa propre physionomie et autonomie. Certaines sociétés, comme la famille, la communauté civile et la communauté religieuse correspondent d’une manière plus immédiate à la nature intime de l’homme, tandis que d’autres procèdent plutôt de la libre volonté: « Afin de favoriser la participation du plus grand nombre à la vie sociale, il faut encourager la création d’associations et d’institutions d’élection “à buts économiques, culturels, sociaux, sportifs, récréatifs, professionnels, politiques, aussi bien à l’intérieur des communautés politiques que sur le plan mondial”. Cette “socialisation” exprime également la tendance naturelle qui pousse les humains à s’associer, en vue d’atteindre des objectifs qui excèdent les capacités individuelles.

§157 Le domaine des droits de l’homme s’est élargi aux droits des peuples et des nations: 325 de fait, « ce qui est vrai pour l’homme l’est aussi pour les peuples ».326 Le Magistère rappelle que le droit international « repose sur le principe de l’égal respect des États, du droit à l’autodétermination de chaque peuple et de leur libre coopération en vue du bien commun supérieur de l’humanité ».327 La paix se fonde non seulement sur le respect des droits de l’homme, mais aussi sur celui des droits des peuples, en particulier le droit à l’indépendance.328

Les droits des nations ne sont rien d’autre que « les “droits humains” considérés à ce niveau spécifique de la vie communautaire ».329 La nation possède un « droit fondamental à l’existence »; à « garder sa propre langue et sa culture, par lesquelles un peuple exprime et défend ce que j’appellerai sa “souveraineté” spirituelle originelle »; à « mener sa vie suivant ses traditions propres, en excluant naturellement toute violation des droits humains fondamentaux et, en particulier, l’oppression des minorités »; à « construire son avenir en donnant une éducation appropriée à ses jeunes générations ».330 L’ordre international requiert un équilibre entre particularité et universalité, que toutes les nations sont appelées à réaliser; leur premier devoir est de vivre dans une attitude de paix, de respect et de solidarité avec les autres nations.

   

Extraits du Chapitre 4 : LE PRINCIPE DE SOLIDARITÉ

a) Signification et valeur

§192 La solidarité confère un relief particulier à la socialité intrinsèque de la personne humaine, à l’égalité de tous en dignité et en droits, au cheminement commun des hommes et des peuples vers une unité toujours plus convaincue. Jamais autant qu’aujourd’hui il n’a existé une conscience aussi diffuse du lien d’interdépendance entre les hommes et les peuples, qui se manifeste à tous les niveaux.413 La multiplication très rapide des voies et des moyens de communication « en temps réel », comme le sont les voies et les moyens télématiques, les extraordinaires progrès de l’informatique, le volume croissant des échanges commerciaux et des informations, témoignent de ce que, pour la première fois depuis le début de l’histoire de l’humanité, il est désormais possible, au moins techniquement, d’établir des relations entre personnes très éloignées ou inconnues.

Par ailleurs, face au phénomène de l’interdépendance et de son expansion constante, de très fortes disparités persistent dans le monde entier entre pays développés et pays en voie de développement, lesquelles sont alimentées aussi par différentes formes d’exploitation, d’oppression et de corruption qui influent de manière négative sur la vie interne et internationale de nombreux États. Le processus d’accélération de l’interdépendance entre les personnes et les peuples doit être accompagné d’un engagement sur le plan éthico-social tout aussi intensifié, pour éviter les conséquences néfastes d’une situation d’injustice de dimensions planétaires, destinée à se répercuter très négativement aussi dans les pays actuellement les plus favorisés.414

b) La solidarité comme principe social et comme vertu morale

§193 Les nouvelles relations d’interdépendance entre les hommes et les peuples qui sont, de fait, des formes de solidarité, doivent se transformer en relations tendant à une véritable solidarité éthico-sociale, qui est l’exigence morale inhérente à toutes les relations humaines. La solidarité se présente donc sous deux aspects complémentaires: celui de principe social 415 et celui de vertu morale.416

La solidarité doit être saisie avant tout dans sa valeur de principe social ordonnateur des institutions, en vertu duquel les « structures de péché » 417 qui dominent les rapports entre les personnes et les peuples doivent être dépassées et transformées en structures de solidarité, à travers l’élaboration ou la modification opportune de lois, de règles du marché ou la création d’institutions.

La solidarité est également une véritable vertu morale, et non pas « un sentiment de compassion vague ou d’attendrissement superficiel pour les maux subis par tant de personnes proches ou lointaines. Au contraire, c’est la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun; c’est-à-dire pour le bien de tous et de chacun parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous ».418 La solidarité s’élève au rang de vertu sociale fondamentale parce qu’elle se situe dans la dimension de la justice, vertu orientée par excellence au bien commun et dans l’engagement à « se dépenser pour le bien du prochain en étant prêt, au sens évangélique du terme, à “se perdre” pour l’autre au lieu de l’exploiter, et à “le servir” au lieu de l’opprimer à son propre profit (cf. Mt 10, 40-42; 20, 25; Mc 10, 42-45; Lc 22, 25-27) ».419

c) Solidarité et croissance commune des hommes

§194 Le message de la doctrine sociale sur la solidarité met en évidence le fait qu’il existe des liens étroits entre solidarité et bien commun, solidarité et destination universelle des biens, solidarité et égalité entre les hommes et les peuples, solidarité et paix dans le monde.420 Le terme « solidarité », largement employé par le Magistère,421 exprime en synthèse l’exigence de reconnaître dans l’ensemble des liens qui unissent les hommes et les groupes sociaux entre eux, l’espace offert à la liberté humaine pour pourvoir à la croissance commune, partagée par tous. L’effort dans cette direction se traduit par l’apport positif à ne pas faire manquer à la cause commune et par la recherche des points d’entente possible, même là où prévaut une logique de division et de fragmentation, dans la disponibilité à se dépenser pour le bien de l’autre au-delà de tout individualisme et particularisme.422

§195 Le principe de la solidarité implique que les hommes de notre temps cultivent davantage la conscience de la dette qu’ils ont à l’égard de la société dans laquelle ils sont insérés: ils sont débiteurs des conditions qui rendent viable l’existence humaine, ainsi que du patrimoine, indivisible et indispensable, constitué par la culture, par la connaissance scientifique et technologique, par les biens matériels et immatériels, par tout ce que l’aventure humaine a produit. Une telle dette doit être honorée dans les diverses manifestations de l’action sociale, de sorte que le chemin des hommes ne s’interrompe pas, mais demeure ouvert aux générations présentes et futures, appelées ensemble, les unes et les autres, à partager solidairement le même don.

d) La solidarité dans la vie et dans le message de Jésus-Christ

§196 Le sommet insurmontable de la perspective indiquée est la vie de Jésus de Nazareth, l’Homme nouveau, solidaire de toute l’humanité jusqu’à la « mort sur la croix » (Ph 2, 8): en lui il est toujours possible de reconnaître le Signe vivant de cet amour incommensurable et transcendant du Dieu- avec-nous, qui prend sur lui les infirmités de son peuple, chemine avec lui, le sauve et le constitue dans l’unité.423 En lui, et grâce à lui, la vie sociale aussi peut être redécouverte, même avec toutes ses contradictions et ambiguïtés, comme lieu de vie et d’espérance, en tant que signe d’une grâce qui est continuellement offerte à tous et qui invite aux formes de partage les plus élevées et les plus engageantes.

Jésus de Nazareth fait resplendir devant les yeux de tous les hommes le lien entre solidarité et charité, en en éclairant toute la signification: 424 « À la lumière de la foi, la solidarité tend à se dépasser elle-même, à prendre les dimensions spécifiquement chrétiennes de la gratuité totale, du pardon et de la réconciliation. Alors le prochain n’est pas seulement un être humain avec ses droits et son égalité fondamentale à l’égard de tous, mais il devient l’image vivante de Dieu le Père, rachetée par le sang du Christ et objet de l’action constante de l’Esprit Saint. Il doit donc être aimé, même s’il est un ennemi, de l’amour dont l’aime le Seigneur, et l’on doit être prêt au sacrifice pour lui, même au sacrifice suprême: “Donner sa vie pour ses frères” (cf. 1 Jn 3, 16) ».

§203 La pleine vérité sur l’homme permet de dépasser la vision contractualiste de la justice, qui est une vision limitée, et d’ouvrir aussi à la justice l’horizon de la solidarité et de l’amour: « Seule, la justice ne suffit pas. Elle peut même en arriver à se nier elle-même, si elle ne s’ouvre pas à cette force plus profonde qu’est l’amour ».448 À la valeur de la justice, la doctrine sociale associe en effet celle de la solidarité, comme voie privilégiée de la paix. Si la paix est le fruit de la justice, « aujourd’hui on pourrait dire, avec la même justesse et la même force d’inspiration biblique (cf. Is 32, 17; Jc 3, 18): Opus solidaritatis pax, la paix est le fruit de la solidarité ».449 De fait, l’objectif de la paix « sera certainement atteint grâce à la mise en œuvre de la justice sociale et internationale, mais aussi grâce à la pratique des vertus qui favorisent la convivialité et qui nous apprennent à vivre unis afin de construire dans l’unité, en donnant et en recevant, une société nouvelle et un monde meilleur ».

Source : Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise