Eclairage de fond

Comment développer mon sens du bien commun ?

Publié le 27/04/2017

On sera étonné de trouver dans cette réflexion sur le rôle du dirigeant le thème de la joie. Elle est pourtant à sa place dès l’instant que l’on s’intéresse au bien commun. L’homme est fait pour le bonheur. Le message évangélique des béatitudes décline ce thème comme pour en souligner l’importance et ceci vaut aussi dans la vie professionnelle : on ne peut s’installer dans la tristesse pour conduire une équipe et motiver des collaborateurs.

C’est la conviction de Paul-Hervé Vintrou, qui a consacré un ouvrage entier à cette question1 : « Mettre de la bonne humeur dans l’entreprise n’est pas nouveau, de nombreuses organisations complètent la culture d’entreprise en intégrant des notions comme l’ambiance détendue, la convivialité, la liberté de ton. Mais la joie, en tant qu’outil puissant de management au service d’une efficacité individuelle et collective, est une solution pour faire progresser les entreprises. Elle introduit notamment de la créativité là où les méthodes traditionnelles et les discours rationnels ne passent plus. En fait, il ne s’agit pas d’être optimiste ou pessimiste mais d’être joyeux. Je ne propose pas une doctrine de pensée optimiste, je souhaite seulement vous faire connaître une voie qui peut changer le climat de l’entreprise. La joie comme ressource de l’entreprise au même titre que le chiffre d’affaires, l’EBITDA, la marque, etc2. »

Cette joie suppose de la part du manager un état d’esprit à cultiver qui passe notamment par une attitude de bienveillance3 et d’émerveillement.

 

Bien commun en entreprise : la bienveillance ou vouloir le bien de chacun

Matthew Prior, un poète et diplomate anglais de l’époque de la Restauration, donne ce précepte invitant à une bienveillance systématique envers autrui : « Pour ses vertus, sois bienveillant ; pour ses défauts, un peu aveugle ; laisse tous ses chemins ouverts et apaise son esprit4 ». Dans une entreprise, une telle bienveillance est source de dynamisme et de créativité. Le regard d’autrui peut être terriblement pesant au point de paralyser et de stériliser l’action. Insister sur l’échec de l’autre, le fige dans la médiocrité ; la confiance ouvre à nouveau le champ des possibles. Tous les enseignants savent bien que l’on peut maintenir un élève dans la catégorie des cancres et, au contraire, que l’on peut essayer de l’en faire sortir en le rehaussant au rang des capables.

Dans l’entreprise, l’expérience est très semblable. Il est bien connu que les personnes ont tendance à se conformer au regard que l’on porte sur eux5. Si un manager regarde un collaborateur avec défiance, en pensant d’abord « à ses défauts », en imaginant toutes les difficultés qu’il pourrait lui poser, les chances que ce dernier perde confiance et échoue augmentent considérablement. A l’inverse si le manager regarde son collaborateur avec confiance, en pensant d’abord à ses qualités, il renforce ses possibilités de réussite.

Regarder avec bienveillance dans le cadre du bien commun n’est pas seulement porter un regard favorable et indulgent. C’est aussi, comme l’étymologie (Bene volens) l’indique « vouloir le bien ». C’est vouloir que chacun puisse « devenir ce qu’il est » et puisse « atteindre sa perfection d’une façon totale et plus aisée… ». C’est vouloir qu’il apporte ses talents et contribue pour la part qui est la sienne à la construction du bien commun de l’entreprise6.

Il y a une part de gratuité dans le regard porté. Regard qui part de la personne pour ce qu’elle est, pour ce qui fait sa valeur en ayant compris qu’en s’appuyant sur ses talents elle pourra le mieux participer à la vie de l’entreprise.

Il importe donc de prendre du temps avec les personnes pour découvrir et faire ressortir les potentialités souvent inconnues ou laissées sous le boisseau. Le regard bienveillant est une clé dans le domaine des relations professionnelles. Très vite ce regard peut se changer en émerveillement.

Questionnements du dirigeant :

  • Qu’est-ce que je fais pour connaitre les personnes avec lesquelles je travaille ? Est-ce que j’y consacre suffisamment de temps ?
  • Comment est-ce que j’équilibre la bienveillance et l’exigence ?
  • Qu’est-ce que je fais pour que mes managers fassent la même chose auprès de leurs équipes ?

 

Bien commun en entreprise : l’émerveillement devant ce qui nous est donné

L’émerveillement est la disposition de fond à cultiver par rapport à l’altérité. L’autre, en tant que personne doit me surprendre. Si ce n’est pas le cas, c’est que je l’ai déjà figé dans une catégorie et que je ne vois plus que ce qui correspond à cette catégorie.

Emerveillement devant les personnes que l’on rencontre dans la vie professionnelle. Qu’ils soient clients, collaborateurs ou fournisseurs… nous pouvons admirer leur inventivité, leur professionnalisme, leur sens du service, leur passion7 pour leur travail. Qui n’a pas rencontré lors de la visite d’une usine un employé passionné par son métier, fier de son site et de son entreprise ? Une personne passionnante capable d’expliquer les propriétés et l’usage des produits réalisés comme leurs caractéristiques techniques ? Le propre émerveillement de cette personne n’avait-il pas suscité notre propre émerveillement tant il était sincère et communicatif ?

Lorsque les collaborateurs font l’éloge les uns des autres et estiment à un haut prix leurs compétences respectives, on peut être sûr que l’équipe fonctionnera de façon plus satisfaisante et que chacun donnera davantage le meilleur de lui-même.

Lorsque les collaborateurs font l’éloge les uns des autres et estiment à un haut prix leurs compétences respectives, on peut être sûr que l’équipe fonctionnera de façon plus satisfaisante et que chacun donnera davantage le meilleur de lui-même. Au contraire, l’ambiance de soupçon sur les compétences, les railleries souvent indirectes, les ragots de toutes sortes sont des plaies pour une équipe et réduisent la confiance mutuelle au point que les relations deviennent distantes et cantonnées à des informations techniques. 8

Il en est de même pour le rapport à la matière, au monde. Le philosophe Bertrand Vergely a consacré un ouvrage entier sur l’émerveillement. Il le décrit comme un miracle. « Non plus le vide et la tristesse, mais un sentiment de vie qui résonne dans les profondeurs de l’intime. « Il y a des moments où la lumière pense », dit Gilles Deleuze. Beauté du monde. Les Anciens voyaient la Nature comme Logos. L’émerveillement nous fait remonter à cette intuition première, source de toute vitalité, on ne vit pas dans un univers vide et muet, on vit parce que l’univers est saisissant9 ».

Il est important, dans notre monde blasé et désorienté, d’apprendre à s’émerveiller ; le nihilisme ambiant tue l’émerveillement10. Pourtant comme le suggère Servais Pinckaers11, il ne peut y avoir de vertu sans émerveillement. L’émerveillement est la racine directe, joyeuse du bien. En se laissant saisir par la beauté d’un acte, d’une solution à un problème, d’un moment, nous nous dynamisons et nous orientons vers le bien.

Dans le domaine professionnel il est capital que les responsables aient la capacité non seulement de s’émerveiller, mais aussi de conduire à l’émerveillement.

Questionnements du dirigeant :

  • Comment nous émerveillons-nous ? Qu’est-ce qui nous touche le plus ? Quel effet, cela provoque en nous ?
  • Savons-nous faire partager l’émerveillement, en faire une source de dynamisation de nos équipes ?

   

Bien commun en entreprise : l’amitié est le signe du bien commun

Au fond, c’est le concept d’amitié au sens large qu’il convient de relier au bien commun : dans l’Évangile selon saint Jean, Jésus explicite ce lien d’amitié qui l’unit à ses disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore ce que fait son maître ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15,15). L’amitié est ici liée à une connaissance mutuelle : « Le serviteur ignore ce que fait son maître ».

C’est justement ce qui fait défaut dans toute organisation sociale lorsque les liens sont si distendus que l’on ne communique plus suffisamment sur les choses essentielles et sur les objectifs. Au contraire, une relation d’amitié permet de partager et de communiquer sur les sujets principaux, ce qui favorise la confiance et permet d’éviter les malentendus.

Un stagiaire ou un salarié en train de se former a besoin d’estimer son formateur et de se sentir estimé par lui. C’est également vrai entre un fournisseur et son client comme entre collègues d’un même service…

L’amitié est un cadre favorable à la croissance d’autrui

L’amitié est un cadre favorable à la croissance d’autrui : dans le monde professionnel, elle se fonde sur la qualité des relations humaines et sur l’estime réciproque. Il s’agit bien d’une forme d’amitié au sens où chacun peut être heureux d’être avec l’autre,  calant ses actions, décisions et opinions au service de l’autre, profitant ensemble de richesses matérielles morales et spirituelles… et y trouvant une joie personnelle.

Le développement de l’amitié est le signe du développement du bien commun. Ce n’est pas tant un idéal à atteindre qu’un chemin qu’il nous est demandé de parcourir avec le Christ sous le regard de Dieu.

Questionnements du dirigeant :

  • Quelle place donnons-nous à l’amitié dans notre vie professionnelle ?
  • Comment la vivons-nous ?
Extrait du Cahier des EDC Bien commun et entreprise

  1. Cf. Paul-Hervé Vintrou, Managez dans la joie au bénéfice de la performance, Vuibert, 2012.
  2. P.-H. Vintrou, op. cit., p. 38.
  3. Au premier sens du terme, la bienveillance suppose une conversion du regard pour regarder d’abord le bien dans les personnes et les événements. La Bible fourmille d’exemples de bienveillance, tant de la part de Dieu que de la part des personnages. Par exemple dans le livre de Ruth, Booz est bienveillant vis-à-vis de Ruth, la moabite. Il aurait pu la traiter avec dédain en raison de son statut d’étrangère ; au contraire, il redouble d’égards envers elle parce qu’il a appris la manière dont elle s’était comportée dans le passé. Dans le Nouveau Testament, les paraboles nous donnent plusieurs exemples de personnages bienveillants. Par exemple, le bon samaritain est bienveillant vis-à-vis de l’homme tombé entre les mains des bandits. Il aurait pourtant de bonnes raisons d’ignorer cet homme blessé, probablement un Juif qui monte à Jérusalem. Son attitude de bienveillance tranche avec celle des Juifs qui ne veulent pas se salir les mains et préfèrent laisser l’infortuné voyageur agoniser au bord de la route.
  4. “Be to her virtues very kind ; Be to her faults a little blind ; Let all her ways be unconfined ; And clap your padlock – on her mind !” Matthew Prior, An English Padlock (1707) in The Poetical Works of Matthew Prior. With A Life, by Rev. John Mitford. Vol. 2, The University of Michigan, 2010.
  5. Cf. Rosenthal et Jacobson (1968), L’effet Pygmalion : Je pense donc tu es.
  6. Le rapprochement de la bienveillance avec l’exigence est devenu un lieu commun. Pourtant, il mérite d’être approfondi. En effet, les deux termes fonctionnent ensemble et l’enjeu de chaque manager est de trouver un équilibre entre les deux. Cet équilibre est toujours instable et demande une attention permanente.
  7. Les enquêtes réalisées au sein d’une entreprise montrent que dans la quasi-totalité des entreprises la très grande majorité des personnes aiment leur métier (en général plus de 90%) voire l’aiment « tout à fait » (souvent plus de 45%). Ces chiffres se retrouvent à tous les niveaux de l’entreprise, chez les ouvriers aussi bien que chez les techniciens, les cadres et bien sûr les dirigeants.
  8. Cf. aussi Aubry PIERENS, Un regard peut tout changer. Les conseils impertinents d’un consultant, Salvator, avril 2016
  9. Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement, Albin Michel, 2010, p. 10.
  10. Cf. B. Vergely, op. cit., p. 142.
  11. Servais Théodore Pinckaers, A l’école de l’admiration, Edition Saint Paul, 2001