Article de la revue

Préserver l’activité et répondre aux besoins de chacun

Publié le 01/11/2017

Rencontre avec Frédéric Gautier, membre des EDC Rouen depuis dix ans et entrepreneur à la double activité : exploitant agricole et dirigeant d’un magasin spécialisé dans le négoce de textile et de matériaux de construction. Enseigne qu’il a créée avec son associé après la liquidation des filatures, afin de maintenir une activité sur ce site industriel.

Il n’est pas encore 14 heures ce mardi de septembre à Charleval, dans l’Eure, mais il y a déjà la queue au comptoir de vente de matériaux de construction Batimandel, tandis qu’à côté le magasin Linandelle ouvre ses portes au cœur des bâtiments de l’ancienne filature textile. « C’était l’entreprise de mon beau-père, raconte Frédéric Gautier. Alors que je travaillais dans une multinationale de l’agroalimentaire, il a fait appel à mes services. » Située dans ce petit village de la vallée de l’Andelle, qui comptait une quarantaine de filatures et de tissages au début du siècle dernier, la société est la dernière à résister, malgré un contexte économique difficile. « Quand je suis arrivé, il y avait encore 200 personnes qui y travaillaient. Petit à petit, nous avons dû réduire les effectifs. L’usine était une institution à Charleval, des familles entières travaillaient là, et ce depuis plusieurs générations », poursuit Frédéric Gautier. Après une douloureuse agonie, la société est finalement placée en liquidation en 2003.

Au-delà de son entreprise, Frédéric Gautier se rend compte que la fermeture de l’usine risque de toucher de plein fouet le village.

Le principe de destination universelle des biens, avec l’idée que chacun doit user de ses biens de manière à ce qu’ils puissent bénéficier aussi aux autres, le conduise à maintenir une activité : « Avec un associé, nous n’avons pas pu nous résoudre à ce que ce site industriel reste à l’abandon. Au-delà des bâtiments, nous voulions faire perdurer la vie économique à Charleval », poursuit ce Normand.

Créer de l’emploi

Il ouvre un magasin de vente de linge de maison et réembauche une dizaine de ses anciens salariés. « Il aurait été plus simple pour nous d’aller s’installer au bord de la nationale ou dans un grand centre commercial ! Mais il y avait un sens à rester ici. Nous nous sommes rendu compte que, dans cette vallée touchée par la crise, beaucoup d ’offres manquaient. Nous avons donc commencé à vendre aussi de la literie, de l’électroménager, avant d’ouvrir un rayon bricolage. Les gens du coin devaient faire plus de vingt kilomètres pour aller acheter des vis ! » L’économie au service de l’homme, un moteur pour Frédéric Gautier et son partenaire, qui se sont tournés depuis un an vers la vente de matériaux de construction. « Mon associé voulait pouvoir travailler avec ses deux fils, qui étaient dans le secteur du bâtiment. Et c’est en étudiant les demandes des artisans du coin que nous nous sommes aperçus que beaucoup d’entre eux ne trouvaient pas ce dont ils avaient besoin pour travailler, comme des sacs de ciment. Finalement, cette nouvelle activité répondait à la demande et permettait d’offrir six emplois à des jeunes. » Créer, faire fructifier son bien et partager, autant d’actions qui s’inscrivent dans la destination universelle des biens. Tout comme cette volonté d’occuper encore un peu plus la friche industrielle, afin de la valoriser et de ne pas la laisser à l’abandon. C’est aussi pour cela que, depuis un an, Frédéric Gautier a mis l’un des bâtiments inoccupés à disposition d’une association de la commune qui initie les jeunes aux métiers de l’artisanat.

Cultiver et préserver la terre

Toujours dans l’idée de ne pas laisser un bien à l’abandon, c’est tout naturellement qu’il décide en parallèle, à 42 ans, de reprendre l’exploitation familiale. Surtout que son père agriculteur approche de la retraite. « Je me suis formé sur le
tas, l’idée étant de rendre pérenne l’activité, en m’assurant qu’elle soit économiquement viable. » Dix-sept ans plus tard, Frédéric Gautier travaille avec un salarié sur les 280 hectares de champs et cultive blé, lin, colza et autres betteraves sucrières au fil des saisons. S’il ne fait pas de bio, il n’en est pas moins sensible à la préservation des sols : « La terre représente le bien universel par excellence, mais c’est avant tout, pour l’agriculteur, un outil de travail. » Marqué par l’encyclique du pape François, Laudato Si, il essaie de « préserver la maison commune » à son niveau. « Je fais énormément d’efforts sur le traitement des plantes, en réduisant un maximum les intrants, ce qui engendre des méthodes plus rigoureuses », poursuit Frédéric Gautier. Il mentionne également l’encyclique de Benoît XVI, Caritas in Veritate, dans laquelle le pape rappelait que « nous devons avoir conscience du grave devoir que nous avons de laisser la terre aux nouvelles générations dans un état tel qu’elles puissent, elles aussi, l’habiter décemment et continuer à la cultiver ». Autant de messages auxquels il réfléchit régulièrement. « J’essaie de faire une production la plus saine possible, tout en ayant un rendement suffisamment quantitatif pour être rentable. » Une rentabilité nécessaire afin de préserver l’activité, la faire fructifier et, à terme, pouvoir la transmettre… ●
Gautier Demouveaux