Idées reçues sur l'entreprise

Les actionnaires seraient les propriétaires de l’entreprise ?

Publié le 04/01/2018

L’intérêt commun de l’entreprise

Le groupe de travail des EDC « Regards chrétiens sur l’entreprise » livre ici un extrait de la réflexion qu’il a menée sur la question des parties prenantes.

 

L’interrogation sur les parties prenantes naît bien légitimement de celle sur la propriété de l’entreprise ; si les actionnaires, certes, sont propriétaires des actions de l’entreprise, ils ne sont pas les seuls à en exprimer des attentes : l’entreprise fabrique des produits et des services au bénéfice de ses clients, elle achète des produits et services auprès de ses fournisseurs, elle génère des emplois au bénéfice de ses salariés, elle contribue au fonctionnement social et à la solidarité dans la société dans son ensemble, elle participe au respect de l’environnement en adoptant une politique écoresponsable, elle apporte son écot à l’État en payant ses impôts, elle rémunère ses actionnaires en versant des dividendes…

« Le bien commun ne consiste pas dans la simple somme des biens particuliers de chaque sujet du corps social. Étant à tous et à chacun, il est et il demeure commun, car indivisible et parce qu’il n’est possible qu’ensemble de l’atteindre, de l’accroître et de la conserver, notamment en vue de l’avenir » (Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, § 164).
Ainsi, les clients, les fournisseurs, les salariés, l’État, les actionnaires… sont aux côtés de la planète Terre autant de parties prenantes qui toutes ont un pied dans l’entreprise et y nourrissent des attentes. La vie économique n’est possible entre tous les acteurs que si un équilibre est instauré entre toutes.

En tant qu’entrepreneurs et dirigeants chrétiens, nous sommes pleinement conscients de l’implication de chacune de ces parties prenantes et de leurs attentes. Nous insistons sur le fait que l’économie est au service de l’homme et qu’aucune des parties prenantes ne peut, seule, prétendre se substituer à cette finalité ultime. En conséquence, il est absolument nécessaire de mettre en place dans l’entreprise, dans sa gouvernance et dans son actionnariat un équilibre entre toutes les parties prenantes afin d’assurer le meilleur pour l’homme et pour la société tout entière.

« La raison d’être d’une entreprise est de satisfaire la communauté de ses clients, de ses collaborateurs et de ses actionnaires. » (Pierre Bellon, fondateur de Sodexo).
En particulier, des gardefous sont nécessaires pour que les droits que leur confère la propriété des actions de l’entreprise n’autorisent pas les actionnaires à asservir l’objet de l’entreprise à leurs seuls intérêts. De même, les droits que confère la législation en France n’autorisent pas les salariés ou les syndicats à asservir l’objet de l’entreprise à leurs seuls intérêts corporatistes.

3 questions de… Philippe Ichter

Collaborateur auprès du Cabinet du Président du Conseil Régional Grand Est, en charge du dialogue interreligieux et des relations avec les cultes, le conseiller spirituel de la région EDC Alsace interroge Pierre Deschamps et Gérard Lacour, pour le groupe de travail des EDC « Regards chrétiens sur l’entreprise ».

Philippe Ichter : On entend régulièrement dire que les actionnaires des grandes entreprises sont obnubilés par le chiffre qui va s’ajouter aux autres chiffres de leurs finances personnelles : qu’en pensez-vous ?

Pierre Deschamps et Gérard Lacour : Il est très important de souligner que cette question est ciblée sur les actionnaires des grandes entreprises, ce qui induit, à juste titre, qu’elle ne concerne pas les PME et, en particulier, les PME familiales. Il faut reconnaître qu’il existe une petite minorité d’actionnaires des entreprises cotées qui ne s’intéressent en apparence qu’au rendement financier de leur investissement, sans prise en compte de la pérennité de l’entreprise et des intérêts des autres parties prenantes. Pour nous, entrepreneurs et dirigeants chrétiens, cette attitude est éminemment critiquable.

 

P. L. : En quoi une éthique de la responsabilité sous forme d’un code de bonne conduite pourrait-elle s’imposer aux décideurs financiers dans les entreprises ?

P. D. et G. L. : Les codes de bonne conduite se limitent trop souvent à la formulation de bonnes intentions. Notre modèle d’entreprise, puisqu’il est fondé sur la liberté, suppose une conscience aiguë de sa propre responsabilité, de la part de tous, à commencer, bien sûr, par les actionnaires et les dirigeants des entreprises, et, aussi, par les décideurs financiers. Une conduite éthique n’est pas à inscrire seulement dans des règles et des procédures. Elle appartient au registre des comportements humains.

 

P. L. : D’après vous, à qui appartiennent véritablement les entreprises ?

P. D. et G. L. : Une telle question laisse supposer que les actionnaires seraient les propriétaires de l’entreprise. Or, cette supposition omet de souligner que les actionnaires ne sont juridiquement propriétaires que du capital de la société, cadre juridique de la communauté humaine qu’est l’entreprise. L’actionnaire est certes celui qui nomme et révoque les dirigeants, et qui risque une partie de son patrimoine au service du projet de l’entreprise, de sa croissance, et de sa pérennité ; il est par nature au service de toutes les parties prenantes, et pas seulement de son intérêt propre d’actionnaire.