Eclairage de fond

Le chrétien est acteur de la transformation du monde

Publié le 31/01/2019

Cette mission propre à chacun est toujours paradoxale : agir dans le monde, éclairés par la vision que nous donne la foi, mais aussi se sentir appelés à un au-delà du monde, qui ne nous borne pas aux tâches immédiates, pourtant nécessaires.

Deux écueils nous guettent, bien analysés par Vatican II dans Gaudium et Spes : « Ils s’éloignent de la vérité ceux qui, sachant que nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais que nous marchons vers la cité future, croient pouvoir, pour cela, négliger leurs tâches humaines, sans s’apercevoir que la foi même, compte tenu de la vocation de chacun, leur fait un devoir plus pressant. Mais ils ne se trompent pas moins ceux qui, à l’inverse, croient pouvoir se livrer entièrement à des activités terrestres en agissant comme si elles étaient tout à fait étrangères à leur vie religieuse – celle-ci se limitant alors pour eux à l’exercice du culte et à quelques obligations morales déterminées. Ce divorce entre la foi dont ils se réclament et le comportement quotidien d’un grand nombre est à compter parmi les plus graves erreurs de notre temps. »1

Il nous faut donc rester incarnés, mais ne pas nous diluer dans l’action.

Agir à la lumière de la foi, cela s’applique au domaine économique, qui est la construction de la « maison commune » et la tâche quotidienne de bien des hommes et des femmes de tout temps.

Les entrepreneurs et dirigeants chrétiens en ont une vision claire et exigeante de par leur responsabilité sociale et sociétale. Elle suppose de mettre en œuvre les principes de la Pensée sociale chrétienne : remettre la Dignité de l’homme au cœur de l’entreprise, développer la Subsidiarité, travailler en vue du Bien commun, participer à la cocréation du monde, respecter la Destination universelle des biens par la justice, le partage et la Solidarité, notamment avec les plus démunis (dans notre pays et dans le monde).

Tout cela peut se traduire dans les décisions quotidiennes : comment laisser davantage d’initiative ? Quel développement privilégier pour le bien de la société ou de l’environnement ? Comment créer davantage de richesses et les partager avec justice ? Quelle fraternité instaurer dans l’entreprise ? Vais-je embaucher telle personne un peu « décalée » ou réfugiée, et faire grandir mes collaborateurs par son accueil ?

Mais comme le disait Jésus au jeune homme riche, si l’on veut se conformer aux commandements de Dieu, l’essentiel est d’être inspiré par l’amour du prochain. Certains vont jusqu’à définir l’éthique comme « une dynamique de vie qui cherche toujours la solution qui apportera le plus d’amour »2. Ou comme nous y incitait le Cardinal Barbarin « Votre rôle est d’apporter aux autres le surcroît d’amour que le monde ne peut leur donner »3.

L’homme est fait pour la relation

Le pape François rappelle également que cela passe par une action communautaire et non isolée, car l’homme est fait pour la relation. « À ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples, à cet amour que vous aurez les uns pour les autres »4 Sans tomber dans le communautarisme, il convient de rechercher l’unité : « Que toujours dans un dialogue sincère, ils cherchent à s’éclairer mutuellement, qu’ils gardent entre eux la charité et qu’ils aient avant tout le souci du bien commun »5

Quels que soient nos engagements, cette attitude est pour nous fondée sur des bases solides, évitant tout relativisme : « Le clivage philosophique qui traverse la pensée politique contemporaine n’est pas tant entre libéralisme, socialisme ou conservatisme, mais plutôt entre les idées qui recherchent la justice en fonction d’une conception du bien et celles qui jugent cette quête incapable d’éclairer le débat public et se replient derrière une justice procédurale ou le droit positif : c’est l’option relativiste dont Jean Paul II et Benoît XVI ont sans relâche dénoncé les écueils ».6

 « La condition ordinaire du chrétien dans le monde est celle du laïc. »

Au fond, il s’agit de réinventer le rôle des laïcs dans la société moderne, comme le précise François Huguenin : « Il est urgent de réinvestir l’idée que la condition ordinaire du chrétien dans le monde est celle du laïc. Ce dernier a un double rôle d’évangélisation et de « présence dans la société pour le service de la dignité intégrale de l’homme, conformément à la doctrine sociale de l’Église ». Le laïc a toute légitimité à intervenir dans la société sans attendre un feu vert de l’Etat ni un nihil obstat des clercs… »7. Nous en avons les moyens par les enseignements des églises, qui nous éclairent et nous aident à discerner notre mission et la manière de l’exercer pour et avec le monde qui nous entoure. Comme le dit l’Abbé Grosjean8, « il faut être encordé à des amis sûrs, équipé et protégé par les sacrements et la prière, guidé spirituellement… On ne s’aventure pas n’importe comment sur ces chemins-là ».

« Avoir le courage de l’imperfection. »

A nous d’y aller ! Et ce, sans nous décourager des imperfections rencontrées, car elles sont inhérentes à notre condition humaine. Bien plus, Benoît XVI nous disait : « afin de maintenir une démocratie pluraliste, c’est-à-dire afin de maintenir et développer une mesure de justice humainement possible, il est urgent d’apprendre de nouveau à avoir le courage de l’imperfection et à connaître une menace constante qui pèse sur tout ce qui est humain. Seuls sont moraux les programmes politiques qui suscitent ce courage. En revanche, le moralisme apparent, qui ne veut se contenter que de ce qui est parfait, est immoral ».9

Pas de résignation pour autant, mais un réalisme conscient de nos limites personnelles…  et de notre apport irremplaçable en tant que chrétiens, appelés par Dieu pour « prendre part » au monde.

Source : Cahier des EDC Le principe de participation

  1. Cité par François Huguenin dans Le Pari Chrétien, p. 39
  2. Cité par Philippe de Woot, dans Entreprise et foi, Opinion Séries n°11 de mai 2014 de l’UNIAPAC, extrait de Cochinaux Ph., L’Éthique, Fidélité, 2007)
  3. Propos du Cardinal Barbarin aux membres du Bureau National des EDC à Lyon en Juillet 2016
  4. Jean 13, 35
  5. Extrait de Gaudium et Spes cité par François Huguenin, Le Pari Chrétien, p. 125).
  6. François Huguenin, Le Pari Chrétien, Ed Tallandier p. 139
  7. François Huguenin, Le Pari Chrétien, Ed Tallandier p. 154
  8. Catholiques, engageons-nous !, Abbé Pierre-Hervé Grosjean, éd. Artège, 2016.
  9. Cité par François Huguenin dans Le Pari Chrétien, Ed. Tallandier p. 192