Eclairage spirituel

La participation comme adhésion à un projet : l’alliance (Ex 19-24)

Publié le 31/01/2019

L’expression « fondements bibliques » pourrait être trompeuse. Aucune tradition biblique ne déploie un concept ou une catégorie de « participation », dont pourraient être « déduites » un certain nombre de conséquences pour une réflexion sociale contemporaine.

Il s’agit plutôt dans ce chapitre d’examiner un certain nombre de traditions bibliques qui, répondant à des situations ou à défis de leur temps, peuvent néanmoins constituer des ressources pour une réflexion contemporaine sur la participation. Le choix a été fait dans ce chapitre d’approfondir quatre séries de textes, plutôt que d’évoquer une multitude de références. On trouvera néanmoins en postface une liste de textes complémentaires qui peuvent permettre de prolonger la réflexion.

Dans l’Évangile de Matthieu, comme dans l’Évangile de Marc, la formule d’institution de l’Eucharistie comporte une allusion évidente à l’alliance conclue entre Dieu et Israël au Sinaï (Ex 24,1-11) : Mt 26,27 : « Buvez-en tous, ceci est mon sang, le sang de l’alliance », parallèle à Ex 24,8 : « Moïse, ayant pris le sang, le répandit sur le peuple et dit « Ceci est le sang de l ’alliance ».

L’alliance scellée par le Christ prolonge, déploie et accomplit l’alliance établie entre Dieu et Israël, alliance qui requiert la participation, l’engagement de chaque membre de la communauté. Il est donc utile et nécessaire de comprendre la logique et l’esprit de l’alliance proposée et établie par Dieu lui-même à Israël.

La conclusion de l’alliance entre Dieu et Israël, au Sinaï (Ex 24,1-11), comporte d’une part des rites sacrificiels, et d’autre part l’adhésion collégiale du peuple aux lois énoncées par Dieu sur le Sinaï : « Moïse prit le livre de l’alliance, le proclama au peuple. Celui-ci dit : ‘Tout ce que Yahvé a dit, nous le ferons, et nous l’écouterons ». (Ex 24,7).

Deux ensembles de lois sont énoncées sur le Mont-Sinaï : d’une part, le décalogue (Ex 20,2-17), texte revêtu de la plus haute autorité, autorité qui vaut non seulement pour Israël, mais aussi pour tous les chrétiens, comme le souligne le catéchisme de l’Église catholique: « Les dix commandements appartiennent à la révélation de Dieu. Ils nous enseignent en même temps la véritable humanité de l’homme. Ils mettent en lumière les devoirs essentiels et donc, indirectement, les droits fondamentaux, inhérents à la nature de la personne humaine. Le Décalogue contient une expression privilégiée de la « loi naturelle » » ; d’autre part le « code de l’alliance » (Ex 20,22-23,33), qui regroupe des dispositions législatives cultuelles et éthiques.

En Ex 24, l’Alliance se présente comme un contrat entre deux partenaires — d’une part, Yahvé, Dieu d’Israël, et, d’autre part, le peuple tout entier. L’alliance, selon laquelle Yahvé s’engage dans l’histoire en faveur d’Israël, apporte à ce peuple la liberté et le salut (Ex 20,2). Mais l’alliance est assortie d’exigences précises : elle requiert d’Israël un engagement, une réponse à cette initiative divine, réponse qui passe par la mise en œuvre des préceptes révélés au Sinaï. C’est le peuple d’Israël tout entier qui se trouve solidairement responsable de la mise en œuvre de l’alliance, une alliance qui appelle donc la participation de chacun, au-delà de la différence des statuts sociaux.

Le contenu même des textes de lois qui accompagnent l’alliance contractée au Sinaï illustre la manière dont elle concerne tous les membres du peuple d’Israël, et les modalités selon lesquelles chacun, selon sa condition, est partie-prenante de cette alliance. Les deux exemples que nous développons ici concernent les dispositions sociales qui accompagnent l’alliance : les lois qui accompagnent l’alliance contestent l’organisation sociale qui prévaut dans la société, et en particulier la hiérarchie sociale. Elles affirment l’égale dignité de tous les membres de la communauté humaines (c’est l’une des significations de la liturgie du sabbat — Ex 20,8-11), et d’autre part, elles soulignent l’engagement prioritaire de Dieu auprès des plus pauvres (Ex 22,21-26). Ainsi, s’engager dans l’alliance, c’est s’inscrire dans un projet divin qui vient contester le « statu quo » social.

1° Le commandement du sabbat dans le décalogue : Ex 20,8-11 8.

8. Se souvenir du jour du sabbat pour le sanctifier.
9. 6 jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage.
10. Mais le 7ème jour : sabbat pour Yahvé ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, toi et ton fils et ta fille, ton serviteur et ta servante, et ton bétail et ton étranger résident qui est dans tes portes.
11. Car en six jours, Yahvé a fait les cieux et la terre, la mer et tout ce qu’il y a en eux, et il s’est reposé le 7ème jour. C’est pourquoi Yahvé a béni le jour du Sabbat, et il l’a sanctifié.

Le repos du sabbat, qui est une liturgie qui délimite dans le temps un espace pour Dieu — un « sanctuaire pour Dieu », et qui, d’autre part crée une véritable égalité entre tous les membres de la communauté d’Israël. Quelles que soient les inégalités sociales (maîtres et esclaves, natifs du peuple d’Israël et étrangers résidents), chacun se trouve associé à cette liturgie qui fait de tous des égaux dans le repos sacré du sabbat. En somme, par le sabbat, le peuple d’Israël fait l’expérience de son unité, de son ouverture aux étrangers qui souhaitent s’agréger à sa liturgie, et enfin de l’égale dignité de chacun de ses membres.

2° Le souci des plus pauvres en Ex 22,21-26

Ex 22,24 : « Si tu prêtres de l’argent à mon peuple — le pauvre qui est avec toi —, tu ne seras pas pour lui comme un usurier. Vous ne lui imposerez pas d’intérêt.
25. Si tu prends en gage le manteau de ton prochain, tu le lui rendras au coucher du soleil ;
26. Car c’est sa seule couverture, c’est le manteau pur couvrir sa peau. Dans quoi coucherait-il. Et s’il crie vers moi, je l’entendrai, car je suis compatissant, Moi. »

Les lois impératives d’Ex 22,21-26 ont pour objet de permettre une prévention de l’esclavage pour dettes qui menace tous ceux et toutes celles qui ne sont pas dépositaires d’un patrimoine : veuves, orphelins, étrangers résidents. D’une part, des mesures pratiques sont mises en place : interdiction du prêt à intérêt vis-à-vis des plus pauvres ; interdiction de la prise de gages en cas de dettes. D’autre part, le texte affirme à plusieurs reprises la proximité et la solidarité du Dieu d’Israël vis-à-vis des plus pauvres. Le peuple de Dieu est, prioritairement, le peuple des pauvres.

Ces lois, qui s’éloignent des pratiques sociales majoritaires dans le Proche-Orient ancien, visent donc à placer le souci des plus pauvres au centre de la vie de la communauté. C’est Yahvé lui-même qui est le sujet du discours et qui s’engage auprès d’eux. L’objectif est que ces personnes marginalisées puissent être réintégrées comme des sujets de plein droit dans le peuple d’Israël, en évitant la condition d’esclaves. La participation de tous à l’alliance requiert donc que tous soient rendus capables d’y participer.

Résumons les différents éléments que nous avons relevés dans ce premier ensemble de textes (Ex 19-24) :

  • En contractant une alliance avec Israël (Ex 24,1-11), Yahvé institue le peuple d’Israël comme sujet de sa propre histoire. C’est en s’engageant dans cette alliance, et en mettant en œuvre les lois qu’il a reçues au Sinaï, que le peuple peut s’engager sur un chemin nouveau, un chemin de liberté au terme duquel il pourra s’établir dans le pays promis.
  • Pour que ce projet puisse être mené à bien, tous les membres de la communauté d’Israël doivent y être impliqués au même titre. La liturgie du sabbat (Ex 20,8-11) souligne leur égale dignité, tandis que les lois sociales du code de l’alliance (Ex 22,21-26) veillent à ce que chacun soit rendu socialement capable de participer au projet commun du peuple.