Eclairage spirituel

Lévitique 25 : une mise en application de la théologie de la création dans les relations sociales.

Publié le 23/01/2020

Les lois de Lévitique 25 ont été écrites dans un contexte social dramatique, en Judée, au 5ème siècle avant notre ère, sous la domination perse. La situation de misère est telle que beaucoup de petits propriétaires sont obligés de vendre leurs terres pour payer leurs dettes, et de s’engager comme salariés agricoles, tandis que se constituent des latifundia.

Face à cette situation, la loi du Jubilé établit la règle d’une annulation de toutes les dettes au terme de 7 septénaires d’années, c’est-à-dire tous les 50 ans. Le rythme septénaire constitue une allusion évidente au récit de la création en 7 jours. La théologie de la création constitue en effet le fondement principal de la loi jubilaire.

Le jubilé est proclamé, chaque 50ème année, le jour du yom hakkippurim (cf. Lv 25,9-10), c’est-à-dire le jour de la liturgie au terme de laquelle Dieu remet à Israël toutes ses fautes : une corrélation est donc établie entre relation à Dieu et relation au prochain. De même que, dans la célébration de yom hakkipurim Dieu remet à Israël ses fautes, de la même manière, le Jubilé invite chaque Israélite à remettre à son prochain ses dettes.

D’autre part, la compréhension de la propriété que les lois de Lv 25 proposent se situe dans la continuité de la théologie de la création, exposée par Gn 1 : selon le récit de Gn 1, seul l’usufruit de la terre sert à l’alimentation de l’homme, mais l’homme n’est jamais déclaré « propriétaire » du monde créé. Il doit même en partager les fruits avec les animaux (Gn 1,30). Cette conception est développée de manière assez provocatrice dans le discours divin de Lv 25,23 :
Lv 25,23 : « La terre ne sera pas vendue sans retour, car la terre est à moi et vous n’êtes pour moi que des immigrés (mot hébreu ger), des hôtes »

La limite de la notion de propriété se réfère à la théologie de la création et permet, au sein même d’Israël, de maintenir la cohésion sociale.

Ainsi, les membres du peuple d’Israël sont présentés comme des étrangers résidant sur la terre de Dieu. Dès lors, c’est la notion même de propriété qui se trouve transformée : jouissance temporaire n’est pas propriété. Cette limite de la notion de propriété se réfère à la théologie de la création et permet, au sein même d’Israël, de maintenir la cohésion sociale. Mais elle procède d’une intuition théologique plus profonde : le chapitre 25 du Lévitique établit en effet une corrélation entre le don de Dieu, qui est à l’origine de la création et de la naissance même du peuple d’Israël, et la logique de don, qui doit désormais prévaloir dans les relations sociales :

Énoncé du don de Dieu :

Lv 25,2 : « Lorsque vous serez entrés dans le pays que je vous donne »

Lv 25,38 : « C’est moi le Seigneur votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Egypte, pour vous donner le pays de Canaan. »

Énoncé, en termes de don, de la réponse d’Israël :

Lv 25,24 : « Dans tout ce pays qui est votre patrimoine vous donnerez le rachat des dettes, pour le pays ».

Le don de Dieu appelle une réponse de l’homme, qui prend la forme d’un « prolongement » de ce don dans les relations sociales.

L’articulation entre don divin et énoncé de la loi n’est pas propre à Lv 25. C’est une construction théologique qui parcourt toute la Torah : ainsi, par exemple, dans les deux récits des origines, l’énoncé du don de Dieu précède et fonde la loi qui en précise l’usage — loi alimentaire dans le premier récit des origines, en Gn 1 (Gn 1,28-29) ; interdit de consommation des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, dans le second récit des origines, en Gn 2(Gn 2,16-17). De la même manière, les deux décalogues reflètent dans leur structure une articulation analogue : l’énoncé du don de Dieu (la libération du joug de l’Égypte : Ex 20,2 ; Dt 5,6) y précède la liste des commandements négatifs et positifs qu’Israël s’engage à mettre en œuvre, dans le cadre de l’Alliance avec Dieu.

L’objet de Lv 25 est donc de réfléchir à un ordre social qui soit conforme à la théologie de la création : les règles sociales qui régissent la communauté d’Israël ne peuvent être établies indépendamment du projet divin. La souveraineté de Dieu sur la terre invalide son annexion par de grands propriétaires. D’autre part, si le seul maître légitime de la terre est Dieu lui-même, les Israélites ne peuvent devenir définitivement ouvriers agricoles, c’est-à-dire serviteurs chez un propriétaire qui, de fait, se substituerait ainsi à l’autorité divine.

La théologie de la création débouche donc sur l’affirmation, non pas de la destination universelle des biens, mais de l’impossibilité pour tout humain de s’en rendre définitivement maître. L’affirmation, en Lv 25, que Dieu seul est le propriétaire légitime de la création, est une manière de souligner la vocation universelle des biens créés, qui doivent profiter à toute l’humanité.

Cet article est extrait du Cahier des EDC La destination universelle des biens