Le bien commun dans l'entreprise

Le bien commun dans l'entreprise

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illustration revue dirigeants chretiens

Le bien commun dans l'entreprise

Entrer dans le détail des conséquences du bien commun pour l’entreprise, pour son dirigeant, c’est d’abord réfléchir sur la destination de l’entreprise. C’était le thème du Dirigeants Chrétiens n° 80 : le Bien commun, impact sur le monde. Rechercher le bien commun en entreprise afin que chacun de ses membres puissent atteindre « sa perfection », c’est aussi réfléchir à la relation de l’entreprise avec toutes les parties prenantes : collaborateurs, clients, mais aussi fournisseurs ou actionnaires. C’est le thème du dossier de ce numéro.
 
© Jean-Bernard Nadeau

Editorial

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Le bien commun qui nous est confié

En période électorale la recherche du bien commun ne devrait-elle pas être au centre de toutes les préoccupations ?  Force est de constater que le suivi de la campagne par les médias, les débats voire même les discussions au travail ou avec des amis nous en éloignent.

L’inquiétude et la frustration que nous pouvons légitimement ressentir  peuvent nous inciter à nous engager au service de la cité. Elles sont aussi, comme ce numéro nous y invite, un appel à revisiter le bien commun de ce qui nous est confié : nos entreprises. Le signe le plus clair du bien commun est dans la qualité des relations au sein de l’entreprise. Les collaborateurs se font-ils pleinement confiance ? s’entraident-ils ? échangent-ils facilement ? … entre eux ? avec leurs managers ? leurs clients ? leurs fournisseurs ? et tout leur environnement ?
 
La qualité des relations n’est pas spontanée. La façon de diriger induit la capacité à parler, à proposer des idées, à dialoguer, à se rencontrer. Ainsi la compétence, l’expérience, la motivation, la volonté de bien faire et les idées nouvelles de tous profiteront à tous. En vivant des relations de qualité nous expérimentons ce que Dieu a mis de meilleur en nous. Nous devenons ce que nous sommes, à l’image de Dieu, communion et relation.
 
En soignant les relations, toutes les relations dans nos entreprises, nous œuvrons au bien commun et contribuons à la civilisation de l’amour. En progressant ainsi dans l’amour nous témoignons de cet amour infini que nous avons reçu de Dieu.
 
Nicolas Masson, président de la commission Sources bibliques et théologiques des EDC et associé-gérant de Pragma-management

Entretien croisé

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L'homme, premier pilier de l'entreprise

Jean-Bernard Bonduelle et le pasteur Christian Tanon ont échangé autour du bien commun en entreprise. Le processus d’élaboration de la vision du groupe Bonduelle à l’horizon de 2025 a été le point de départ de leur rencontre.

CT : Les groupes qui font face à d’importantes mutations et qui veulent être pérennes doivent s’adapter. Mais tous les groupes qui engagent un travail de vision, comme ça été le cas chez Bonduelle, n’ont pas forcément le Bien Commun en tête. Ce qui est intéressant, c’est justement de savoir comment vous définissez cette notion de Bien Commun. Le fait d’avoir une vision ne garantit pas forcément qu’on améliore le Bien Commun.
 
JBB : Nous avons initiés des processus desquels sont nés un équilibre. Nous avons d’abord voulu faire un travail très collaboratif. Rapidement sont remontées plusieurs choses. Notre objectif qui était d’« être le leader mondial de » a été remplacé par « être le référent mondial de », ce qui a entrainé un changement de posture. Il faut assumer la responsabilité d’être le référent, la fin ne justifie pas les moyens. C’est déjà une prise de conscience de la responsabilité qu’a l’entreprise, en particulier vis-à-vis des hommes qui sont le premier bien commun, en tout cas à mes yeux le plus important. Nous avons donc défini notre mission et nous nous sommes ensuite interrogés sur la façon d’atteindre cet objectif. Notre premier pilier a été les hommes. Pour donner un exemple d’indicateurs sur les hommes, notre premier objectif a tout simplement été : zéro accident du travail.
 
CT : La sécurité au travail est un Bien Commun, c’est évident. À condition que ça ne soit pas mis en œuvre d’une façon qui limite l’initiative et la liberté des personnes ou qui mette en place un système de « flicage ». Tout peut être nuisible au Bien Commun si c’est mal conduit mais le principe du zéro accident, est évidemment un Bien Commun, c’est d’ailleurs la base de la pyramide de Maslow[1] Si cette base-là n’est pas assurée, il est difficile, de monter dans la pyramide.
 
JBB : un autre pilier de notre vision est la protection de la planète et les engagements sociaux, au sens large du terme. Par exemple, nous contractualisons avec un peu plus de 3 500 ou 4 000 producteurs. Nous sommes extrêmement exigeants pour obtenir une bonne qualité de matière première : choix des semences, des parcelles, réduction des produits phytosanitaires, contrôle de l’eau, de l’irrigation… Nos conduites agronomiques sont exigeantes et nous effectuons des contrôles des progrès sur le long terme afin d’atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés. Sur le volet industriel, il en va de même. Nous avons réduit de plus de 50 % la consommation d’eau en l’espace de 10 ans. La planète est un bien commun en tant que tel.
 
CT : Elle appartient à tout le monde, c’est un des principes de la pensée sociale chrétienne... J’ai une question à propos de la culture d’entreprise, un des déterminants du bien commun. Est-ce que le travail que vous avez engagé a fait bouger un peu les lignes sur ce plan ?
 
JBB : il y a notamment la prise de conscience collective que les sites industriels ne sont pas seuls au milieu de leur planète mais qu’ils ont une influence locale. Il s’est agi se demander collectivement ce que l’on pouvait conduire comme action locale pour montrer que la petite usine, la grosse usine, l’unité sociale représentée localement a une action intelligente et au service de la Société. Ainsi sont nées une série de micro-opérations, décidées par les collaborateurs. La direction de l’entreprise apporte un soutien si nécessaire à ces actions porteuses de sens qui font en sorte que l’entreprise permette aux collaborateurs de s’inscrire dans un projet au service de la Société. Un projet humanitaire est par exemple en train de se monter.
 
CT :  on attribue souvent des valeurs fortes aux présidents d’entreprises familiales protestantes, valeurs qu’ils transmettent à leurs collaborateurs : la rigueur morale et l’intégrité, la modération dans les dépenses personnelles - c’est peut-être lié à l’austérité calviniste -, la discrétion (on n’affiche pas ce qu’on fait de bien, on ne parle pas trop dans les médias sauf si c’est vraiment nécessaire). Et puis l’exemplarité, le respect de la famille ou la prudence financière. Selon moi, ces valeurs contribuent au bien commun.
 
JBB : ces valeurs que vous citez font écho aux sept valeurs affichées par le groupe Bonduelle : intégrité, équité excellence, confiance, simplicité, souci de l’homme et ouverture. Notre entreprise a un peu plus de 160 ans d’âge et les générations se suivent avec un vrai souci de pérennité et d’indépendance, ce qui nécessite de la part des actionnaires et des dirigeants d’entreprise un certain niveau d’exigence.
 
CT : Si les actionnaires et les dirigeants ont les yeux rivés sur le court terme, il y a un risque d’essayer d’accroître par tous les moyens la valeur des actions. Le danger est de s’éloigner du bien commun.
 
JBB : le groupe Bonduelle est coté en bourse et nos actionnaires nous regardent bien sûr sur ce registre. C’est aussi un bon aiguillon. Quand on a la chance d’avoir un bon aiguillon et dans le même temps une volonté de vision de long terme, ce n’est pas une mauvaise chose du tout.
 
CT : Pouvez-vous dire que la vision que vous avez élaborée avec vos principaux cadres est partagée par l’ensemble des collaborateurs ?
 
JBB : les premiers jours lorsque vous descendez dans les usines, il y a probablement des collaborateurs qui se disent qu’est-ce qu’ils ont encore imaginé là-haut ? mais je dois vous avouer que lorsque je regarde quelques indicateurs et quelques macro-indicateurs comme celui sur les accidents de travail, sur le nombre de sites qui ont effectivement pris des engagements sociétaux, lorsque je regarde ce qui se passe autour de l’innovation sur les outils collaboratifs qui ont été mis en place, et le nombre de personnes qui suivent des projets humanitaires ou d’autres projets, c’est plutôt le signe que ça continue à « percoler ».
 
CT : C’est en effet un bon indicateur. Des modèles magiques qui consistent à transformer une entreprise en quinze jours, je n’y crois pas. Des modèles qui consistent à transformer l’entreprise progressivement avec un bon niveau de percolation, ça fonctionne mais il faut entretenir le processus en permanence. Il y a deux paraboles qui me parlent beaucoup dans la conversation que nous avons eue, l’une, c’est la parabole des talents. Il faut savoir prendre des risques et il faut faire fructifier les talents que Dieu nous a donnés. Il ne faut pas avoir peur de Dieu, il faut se lancer, savoir que Dieu peut nous aider. Et puis Mathieu (25, 34-40) : en particulier ce passage : « quand t’avons-nous vu avoir faim et t’avons-nous donné à manger ? … et le roi répondit : toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites ». Ce qui est beau c’est que cette parabole-là dit que lorsque nous poursuivons le bien commun, que nous soyons chrétien ou non, nous sommes bénis et justifiés aux yeux de Dieu.
 
[1] La pyramide de Maslow est une représentation pyramidale de la hiérarchie des besoins (besoins physiologiques, de sécurité, d’appartenance et d’amour, d’estime, d’accomplissement de soi).
Jean-Bernard Bonduelle est membre du conseil d’administration et du comité d’éthique du groupe Bonduelle, il a mené le projet « Vision 2025 » au sein du comité de direction du groupe. Christian Tanon est devenu pasteur de l’Eglise protestante après une carrière dans l’industrie, il est conseiller spirituel de la commission EDC Vie du mouvement.
 

Témoignage

 

L'attention à toutes les parties prenantes

Il y a plusieurs jalons dans la vie d’un investisseur financier. Au début, quand on détermine le montant du capital que l’on décide d’investir dans une entreprise, ou pendant la vie à bord de cette entreprise, quand on décide de l’encourager ou non à investir, à conserver le marketing, la R&D ou un bureau d’études solide.

À l’investisseur de se poser la question : est-ce que je sers l’entreprise, par là-même toutes ses parties prenantes, à commencer par les emplois, puis la capacité de l’entreprise à rayonner ? Ou est-ce que je me contente d’augmenter la rentabilité de l’actionnaire ?
Toutes ces choses-là, j’y suis très sensibilisé depuis que je suis aux EDC. J’ai aussi été dans la position du dirigeant d’une entreprise qui a été vendue et qui était susceptible d’être reprise par un fond d’investissement tel que se pratique ce métier aujourd’hui. L’ancrage aux EDC repose depuis toujours sur les points fondamentaux de la PSC dont l’attention à toutes les parties prenantes. C’est ce qu’on retrouve derrière le principe de bien commun. Je pense que servir le bien commun, c’est aussi servir mon intérêt bien compris.
 
Frédéric Ruppli, associé du fonds d'investissement Apicap, équipe EDC Viroflay

Relecture théologique

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Le souci de tous et de l'ensemble

« Oui, le zèle pour ta maison m’a dévoré. »  Le souci du bien commun nous prend tout entier, c’est souvent un combat une épreuve contre la dictature de l’économie sans visage dénoncée par le pape François  et parfois, il faut faire face à des ennemis car Christ «  n’a que nos oreilles pour entendre le cri de nos frères. »

Le souci du bien commun est ordonné au souverain Bien et c’est bien de Dieu dont il s’agit quand nous nous efforçons d’adopter des attitudes justes dans le rapport aux biens terrestres et dans les relations socio-économiques.   Il importe de mettre ce que nous vivons dans la perspective du salut de Dieu. Lorsque nous nous efforçons de promouvoir la responsabilité de tous en même temps que les devoirs de l’entreprise envers chacun, nous choisissons la vie . Bienveillance, dialogue, cohérence, écoute sont des valeurs évangéliques et théologales : elles expriment le souci de notre Dieu qui n’exige pas toujours et demande à Bartimée : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? »
 
Le bien commun prend les traits de l’attention à l’autre, de la vision d’ensemble du dirigeant, de son désir de ne rien négliger pour servir le rayonnement de l’entreprise plutôt que d’augmenter sans fin la rentabilité des actionnaires. Il suppose l’écoute, la volonté d’être à tous et à chacun . « Faites attention à la manière dont vous écoutez. » , nous dit Jésus.
 
Dans le même temps, dans la ligne de l’enseignement de Laudato Si’, cela passe par le respect de l’environnement, une certaine frugalité, la décision de mettre la personne au centre, de lui permettre d’atteindre sa perfection.  Un certain nombre de valeurs comme la rigueur, l’intégrité, la discrétion, l’exemplarité et la prudence financière sont des moyens privilégiés pour dépasser les seuls intérêts catégoriels et faire émerger le bien commun. « La grandeur politique se révèle quand, dans les moments difficiles, on œuvre pour les grands principes et en pensant au bien commun à long terme. »  Là où la division peut régner, notre souci de tous et de l’ensemble est un signal clair vis-à-vis du monde, une authentique contribution à la paix.
 
Frère Bernard Senelle, op, conseiller régional catholique d'Alscae et membre de la commission Thème pour les assises 2018


Billet du conseiller spirituel niational

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Le silence du bien

“Dans le brouhaha quotidien, il est souvent difficile de jouir d’un temps de pause, d’un instant de silence pour se rendre compte que l’acte le plus essentiel de notre vie se fait souvent sans bruit.

Rien ne serait possible sans la lente, régulière et constante respiration qui oxygène tout notre être, par l’action de nos poumons et de notre cœur. Mais ce que la nature nous conduit à faire, l’acceptons-nous pour notre vie spirituelle ? dans nos relations ? Dans l’ordre de nos priorités ?
 
Le carême est le moment favorable pour redevenir attentif au souffle que le Seigneur nous donne. On en devient plus conscient quand on prend un minimum de recul, on instaure un peu de calme, et on regarde ce que Dieu réalise autour de nous. Comme le conseille Jésus, la meilleure voie de développement personnel passe par le jeûne, l’aumône et la prière. Cela permet de prendre un grand bol d’air frais qui nous détache de la consommation permanente, d’une communication constante et d’un égoïsme trop prégnant.
 
Ce chemin nous conduit vers un sommet d’expérience humaine et spirituelle au bout duquel nous respirerons l’air pur de l’Evangile. Sans nous détacher de la vie quotidienne, régénérés et vivifiés, nous assumerons mieux nos responsabilités. La recherche du bien commun exige une plus grande mise en conformité de notre foi et de nos comportements. Tout se passe souvent dans le silence. Jésus nous le rappelle : « adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret » (Mt 6, 6). Ce silence favorise le temps de la croissance. Le bien, qu’on recherche toujours, ne fait pas de bruit.
 
Père Vincent Cabanac, Assomptionniste et conseiller spirituel national des ED
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