Le bien commun, impact sur le monde

Le bien commun, impact sur le monde

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illustration revue dirigeants chretiens

Le bien commun, impact sur le monde

Le bien commun est une notion souvent ignorée ou mal comprise. Il est donc primordial de l’expliquer et de s’interroger sur sa mise en œuvre concrète. Rechercher le bien commun pour son entreprise consiste à la diriger, l’organiser et l’animer de façon à ce qu’elle tende « vers sa perfection », et participe, par son comportement, ainsi à la construction d’un monde plus humain. Les implications liées aux relations à l’intérieur de l’entreprise et avec les parties prenantes seront développées dans un prochain numéro.

© Michel Perreau

Editorial

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Entrepreneur du bien commun !

Servir le bien commun découle du commandement d’amour. Aimer les autres c’est vouloir leur bien. C’est vouloir que chacun d’eux bénéficie des conditions qui « lui permettront d’atteindre sa perfection ».

Cette définition du bien commun de Gaudium et Spes nous met au cœur de l’objectif de la pensée sociale chrétienne. Comme Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens, nous avons la responsabilité de donner tout son sens et toute sa richesse à ce qu’est le bien commun pour les entreprises. Relisons donc les grands textes de l’Église, écoutons les témoignages de nos pairs et prenons le temps de relire nos actions. La richesse que nous recevrons nous aidera à diriger plus efficacement nos entreprises. Mais ne nous contentons pas d’une approche intellectuelle et managériale. L’enjeu du bien commun est d’abord spirituel. Nous ne saurons construire le bien commun que si nous commençons par contempler le Bien. Contemplons-le partout où il agit dans nos entreprises. Admirons-le dans nos collaborateurs, dans ce qu’ils font, dans leur capacité à créer. Ultimement, contemplons- le en Dieu, maître de toutes choses. Que ce dialogue contemplatif avec le Bien transforme notre cœur. Nous aurons alors la force de construire dès ici-bas le Royaume. Ce lieu où chaque homme pourra grandir et rencontrer son Père du ciel !
 
Nicolas Masson, président de la commission Sources bibliques et théologiques des EDC et associé-gérant de Pragma-Management

Dossier : le bien commun, impact sur le monde

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Entretien croisé : Construire le bien commun en entreprise

Le père Olivier Artus et Jérôme Lescure envisagent ensemble l’enjeu et les moyens pour conjuguer économie de marché positive, bien personnels et bien universel.

P. Olivier Artus : Le bien commun n’est pas un bien concret « mesurable ». Il désigne l’orientation commune d’une société, d’un groupe vers un horizon de l’ordre du « bien ». Dans un contexte chrétien, le bien commun désigne ce qui fait tendre l’humanité vers sa vocation commune : la vision et la rencontre de Dieu. La perspective de cette vision et de cette rencontre oriente l’histoire tout entière et la transforment dès aujourd’hui. La notion de bien commun est mise en relief par les textes récents du magistère de l’Eglise, en particulier la constitution « Gaudium et Spes » du Concile Vatican II, le Catéchisme de l’Eglise catholique et l’encyclique Laudato si du pape François. Jérôme Lescure : Le bien commun commence avec ce que Dieu nous a donné gratuitement. Comment moi, homme, je me resitue dans cette création et comment j’accepte ou pas que Dieu ait pu être créateur de l’univers visible et invisible ? Comme Chrétien, je dois me resituer dans la création, dans ma relation à Dieu, comme dirigeant, je dois comprendre comment mon entreprise par son activité « consomme le bien commun » et comment par sa finalité, sa création de richesse elle « construit le bien commun ».
 
P.O.A : Vous avez raison de partir de la création. Il intéressant de voir quelle « réponse » l’humanité est invitée à apporter au projet créateur de Dieu. Dans le Lévitique, comme dans le Deutéronome, la relation entre Dieu et l’humanité est présentée comme une relation d’alliance : Dieu qui crée le monde attend la réponse de l’homme. Celle-ci prend la forme d’une obéissance à des lois concrètes, qui ont parfois une dimension économique : ainsi en Dt 15 comme en Lv 25, des lois invitent à la remise périodique des dettes et à la libération périodique des esclaves : la réponse de l’homme au projet créateur de Dieu consiste en une attitude économique à un comportement concret dans la vie quotidienne. Si j’en viens à la situation contemporaine de l’entrepreneur, il est confronté à des questions de même nature : des questions d’arbitrage assez difficiles comme celle de la répartition des profits ou de la rémunération de l’actionnariat. Qu’est-ce qu’une entreprise qui ne peut pas s’appuyer sur l’actionnariat, au risque de ne pas disposer de fonds propres pour se développer ? Et en même temps, qu’est-ce qu’une juste rémunération des investisseurs qui tienne compte du bien commun de l’ensemble du système économique ? Si je peux formuler ces questions, en tant que bibliste je ne saurais les résoudre.
 
J.L. Je pense que la science financière a dévoyé le système « capitaliste » à la fin des années 90. Pourquoi a-t-on besoin d’actionnaire(s) ? Moi, je suis dans une industrie dite capitalistique, parce qu’il faut mettre du capital (des euros) pour avoir une usine avec des outils de sciage et des salariés compétents pour les opérer. Mon premier rôle, est de minimiser et d’optimiser les ressources que j’utilise. Ainsi, une entreprise peut participer au bien commun, en ne surconsommant pas de ressources et en créant de la richesse. Dans mon métier, dégager du profit, de la marge, est très compliqué. Je dois donc travailler pour développer une entreprise profitable, qui permet de payer décemment les salariés et qui est assez « rentable » pour réinvestir et aussi en redonner à l’actionnaire pour payer l’immobilisation (longue) du capital. Cette richesse correctement partagée crée de la stabilité. La nature humaine aspire à une certaine stabilité, sécurité, en fonction de nos âges, de nos évolutions, la vision que l’on a du risque. Pourtant, l’Evangile parle de l’homme qui a fait une bonne récolte et qui dit : je vais construire des hangars, y mettre tout ça au frais ; j’aurai des revenus réguliers et la vie sera belle. Je défie quiconque de me dire qu’il ne pense pas autrement ! Plus loin, il est dit : tu n’as rien compris ; tu peux mourir cette nuit. Je reviens toujours au côté incroyable de nos vies : si l’on n’écoute que l’homme, c’est extrêmement dangereux de vivre et si j’écoute Dieu, c’est la plus belle aventure qui m’est offerte. Nous sommes appelés à une infinie confiance pour vivre nos vies telles qu’elles sont, comme on est, là où l’on est. Sur le rôle et la responsabilité que j’ai comme dirigeant pour offrir des emplois, j’ai un arbitrage (complexe) à faire. Je ne peux pas mal payer mes salariés, je dois m’organiser au mieux pour absorber la quantité de travail et m’assurer que l’entreprise dégage des bénéfices pour être pérenne. Pour être un bon arbitre, je pense que le temps, l’écoute, la discussion avec eux a une valeur colossale et face au doute, j’essaie de prier Dieu ; je lui dis : je ne sais pas, donc tu vas me dire. On oublie aussi de dire que le choix « commun » de notre protection sociale, qui protège réellement les salariés à un coût considérable (forme d’impôts) qui pèse lourdement sur notre compétitivité. Il y a donc une vraie complexité et besoin de beaucoup de bonnes volontés pour travailler « à une économie de marché positivement contributive au bien commun »
 
P.O.A. Il me semble que le travail théologique demeure largement à effectuer aujourd’hui pour donner un peu de chair à cette notion de bien commun, la construire et montrer comment elle peut être un point d’arrimage. Tout le monde l’utilise très largement sans l’avoir encore bien définie Il faut sans doute l’articuler avec les autres principes de la doctrine sociale de l’Eglise, celle de destination universelle des biens par exemple. La notion de « destination universelle des biens » consiste à affirmer que la propriété n’est légitime que si elle est reconnue comme don de Dieu et mise au service de tous. Cela pose la question de l’utilisation par chacun de ses biens personnels, pas seulement financiers mais aussi intellectuels, humains, la famille, etc. Que mettons-nous en œuvre pour que ces biens personnels puissent concourir au bien commun ? Dans l’encyclique Laudato si le pape François établit un lien entre bien commun, éducation et écologie : l’éducation et l’écologie ne deviennent « intégrales » que lorsqu’elles prennent en compte la vocation commune de l’humanité, son orientation vers le bien et la dignité de tout homme. Le pape rappelle ici la dimension systémique de notre existence : Je ne peux pas considérer mon existence personnelle indépendamment des autres et m’enfermer dans une bulle, de confort ou d’inconfort, ni dans une perspective uniquement économique et financière, indépendamment de l’ensemble de la réalité sociale.
 
J.L. Je rebondis sur l’aspect systémique. La nature humaine cherche à s’extraire du système et en tout cas à ignorer ces effets de corrélation, surtout si l’impact de « mon comportement » n’est pas directement visible. Et je remarque que, plus on est « pointu » dans un domaine et plus cette tendance est forte. Je reviens à nouveau sur le rôle d’actionnaire. J’ai une histoire familiale industrielle, et je suis la 6è génération d’un entrepreneur qui a fait naître le groupe SEB. La stabilité et l’engagement de ma famille comme actionnaire, a minima depuis + de 40 ans (introduction en Bourse) a été et est un facteur déterminant de cette formidable réussite, économique et sociale, qui contribue au bien commun. Comme je l’ai dit, depuis les années 90, le développement extraordinaire des marchés financiers (la bourse) a dématérialisé l’action en la rendant plus transmissible, plus liquide. Cela nous a fait perdre le sens qu’investir dans une entreprise (y compris par l’intermédiaire du marché boursier) c’est apporter des capitaux « longs » à l’entreprise pour qu’elle vive et qu’elle se développe. Nous avons des freins au bien commun qui sont l’égoïsme, l’ignorance, la jalousie, l’argent avare et la peur. Et pourtant notre contribution et notre partage du bien commun sont devenu de plus en plus indispensables à la construction de notre monde.
 
P.O.A. En effet, le bien commun est aussi un bon critère de discernement des situations. J’ai été curé de paroisse pendant 8 ans et il y avait autant de conflits que dans l’entreprise ! Cette question du critère du discernement du bien commun peut résoudre 80 % des conflits, comme ceux que vous décrivez : jalousie, caractère étriqué, renfermement… Travailler sur le bien commun permet de donner des critères de discernement à des groupes humains assez différents. Cette question remet les choses en place dans un esprit de gratuité, et de prise de conscience du don de Dieu. Quelle peut être la réponse pertinente ? Je suis sensible à l’exigence de souplesse à laquelle vous faîtes écho. En effet, la situation de votre entreprise aujourd’hui n’est pas la même que celle d’il y a 30 ans et la question du bien commun se pose d’une manière tout à fait différente aujourd’hui.
P. Olivier Artus, théologien, vice-recteur de l’Institut catholique de Paris, directeur de l’UR « Religion, Culture et Société » et membre du conseil d’orientation de la chaire Bien commun
 
Jérôme Lescure, président du groupe CAMSEL (industrie du bois – première transformation, cinq sites industriels dans le Tarn, en Lozère et en Haute-Savoie), équipe EDC Garches (92)
 
Propos recueillis par F. Vintrou
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Témoignage 

« La relation avec les plus fragiles nous permet de nous tourner vers le bien commun »

« C’est comme ça que je suis heureux » répond Pierre Schorter quand on s’étonne du nombre de ses engagements. Impossible en effet de lister les activités de cet assureur-directeur de lycée qui est aussi président fondateur de l’Arche de Jean Vanier à Grasse.
 
“Si tu donnes un festin n’invite pas tes amis, ta famille, tes riches voisins mais les pauvres, les boiteux, les aveugles, alors tu seras bienheureux”
, disait saint Luc (Lc 14) : celui qui est bienheureux, il ne faut pas se tromper, ce n’est pas la personne fragile qu’on invite, c’est celui qui reçoit. La relation à l’autre procure une joie profonde, elle casse les structures de péché (les luttes de pouvoir, l’accumulation de richesses…). Cette relation, pour moi qui suis chrétien, c’est le Christ. Elle nous change, nous transforme, nous construit et nous permet nous tourner vers le bien commun, de devenir responsable de tous les hommes et de chaque homme en particulier, d’œuvrer à faire le bien pour chacun. C’est un changement important et si nous ne l’opérons pas en nous, nous ne nous ouvrirons jamais au bien commun. L’Arche peut donner ce signe-là. À chaque fois que j’emmène un homme politique déjeuner à l’Arche, son regard change.
 
Pierre Schorter, président fondateur de l'Arche de Jean Vanier à Grasse, équipe EDC Grasse (06)

Relecture théologique

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Le bien commun, un concept transcendant

Le bien commun est une notion qui peut facilement être aplatie et vidée de sa substance. On la confond parfois avec l’intérêt général. Pire encore, on réduit le bien à la matérialité : le bien commun serait par exemple l’eau ou l’air.

La Bible nous aide à en découvrir le sens plénier. Dieu, l’auteur du Bien, crée la terre puis l’homme afin que ce dernier soit heureux et qu’il vive en harmonie avec son Créateur. Après le péché originel, Dieu continue de l’instruire et de l’orienter pour qu’il soit artisan du bien et serviteur de ses frères.
  
Le bien commun est compris comme une voie royale tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament. Pensons au don de la Loi sur le Mont Sinaï ; Moïse est institué pour la délivrance et le bien de tous, et ce bien consiste en un chemin de salut et de bonheur ; il se concrétise par l’observation d’une loi qui règle l’agir quotidien au moyen de préceptes : « le Seigneur nous a ordonné de mettre en pratique toutes ces lois, afin de craindre le Seigneur notre Dieu, d’être toujours heureux et de vivre, comme il nous l’a accordé jusqu’à présent » (Dt 6,24). Mais la marche vers le bien commun n’a pas seulement un contenu réglementaire. Elle suppose de la créativité, de l’invention, de l’initiative. Le bien commun se présente idéalement comme une imitation de Dieu, lui qui a le souci de tous : « Soyez saints car moi votre Dieu je suis saint » (Lv 19). Dieu est providence ; il est le modèle de l’agir parfait. Sa grandeur se manifeste par des dons répétés et toujours orientés dans le sens de la vie : la manne et les cailles, l’eau jaillie du rocher, le don de la terre promise, l’envoi des prophètes.
 
Les prophètes vont être des artisans puissants de perfection et de sainteté en défendant le droit des faibles, la justice et le bien d’Israël.
 
Ils sauront progressivement relativiser l’importance des sacrifices rituels et ils insisteront davantage sur la justice et la miséricorde. Mais surtout ils enseigneront une loi de miséricorde qui surpasse la justice des hommes. Dans l’Évangile, la miséricorde du Père devient le principe de bien qui s’impose presque uniquement : « Soyez miséricordieux comme votre père est miséricordieux » (Lc 6,36). Finalement c’est Jésus-Christ qui, par le don de lui-même, offre le salut aux hommes et se propose comme le modèle et l’archétype du bon serviteur : « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? », dit Jésus après avoir lavé les pieds de ses apôtres.
 
De telles orientations donnent au concept de bien commun le contenu dynamique et une dimension de perfection qui en font un concept transcendant. Elles expliquent la définition que donna jadis le Concile Vatican II à cette notion : « l’ensemble des conditions qui permettent tant aux membres qu’au groupe d’atteindre plus aisément et plus rapidement leur perfection » (Gaudium et Spes, n° 26).
 
Père Pierre Coulange, conseiller spirituel de l'équipe EDC de Carpentras, membre de la commission Sources bibliques et théologiques 

Billet du conseiller spirituel national

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Ne perdons pas le Nord

Nous sommes souvent déboussolés par la perte de repères, par l’inconstance et l’évolution des marchés, par une plus grande tension dans les rapports sociaux, par la prégnance toujours plus grande de l’économique numérique.

Où va-t-on ?  Pour s’opposer et résister à l’instauration de la loi de la jungle, les chrétiens et tant d’autres femmes et hommes promeuvent le bien commun. Ils cherchent à favoriser l’intérêt général dont le terreau le plus favorable n’est pas la somme des revendications individuelles.
 
Quand Jésus pousse ses auditeurs au-delà de la recherche de leur seul intérêt personnel, il prend l’exemple des oiseaux du ciel qui ne se soucient pas de ce qu’ils mangeront… Sommes-nous spontanément disposés à devenir comme eux ? Pourtant ! Les volatiles ont l’aisance de se diriger non seulement dans les airs mais de savoir toujours rejoindre leur nid malgré les obstacles et les intempéries. Ils font face au climat parfois hostile. A l’exemple du pélican, ils se donnent pour nourrir leur progéniture. Aussi petits soient-ils, ils contribuent à embellir le monde par leur chant et à emplir le ciel.
 
Les pieds posés sur terre, nous pouvons contribuer à la construction d’un monde meilleur, encore faut-il savoir quelle direction prendre, quel cap suivre. En recevant des entrepreneurs chrétiens (1), le Pape François leur proposait une image : « Que le bien commun soit précisément la boussole qui oriente l’activité productive, afin que grandisse une économie de tous et pour tous, qui ne soit pas « insensible au regard d’un indigent » (Si 4, 1). Ainsi orienté, chaque dirigeant et entrepreneur peut garder le cap dans la houle comme dans le calme plat. Nous percevons mieux où est le nord.  
 
Père Vincent Cabanac, assomptionniste et conseiller spirituel national des EDC   
  
(1) Discours du pape François aux entrepreneurs italiens, 27 février 2016