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 Le modèle du serviteur qui fait le bien pour tous


Pasteur Alain Joly,
Église luthérienne de Paris

S'ils sont chrétiens, les hommes et les femmes qui prétendent à l'exercice d'une responsabilité publique d'autorité et de gouvernance collégiale, et d'autres qui conduisent les entreprises, ou sont appelés à collaborer à leur direction, savent qu'ils doivent inscrire leur engagement dans une dimension de service.

L'agir humain ne se positionne pas naturellement dans le service. Les motivations secrètes peuvent contredire l'idéal, quand ce ne sont pas le réalisme des expériences qui transforment la bonne volonté et les enthousiasmes du départ en tyrannie de l'orgueil, recherche de la valorisation de soi et soif de domination. La nature de l'humanité est capable du pire et du meilleur, mais en christianisme, le dynamisme de la conversion à l'Évangile et à ses règles de vie ouvre à l'espérance que puisse être véritablement atteint le modèle du serviteur qui fait le bien pour tous.

Saint Paul, dans sa lettre aux Éphésiens, s'adressait ainsiaux esclaves : « Servez de bon gré, comme si vous serviez le Seigneur et non des hommes », puis aux maîtres : « Vous, maîtres, faites de même à leur égard » (Éphésiens 6, 7-9). L'étonnante exhortation est donc égale pour les uns et pour les autres, car il s'agit, en toutes activités et relations mutuelles, de servir le Seigneur, le « Maître » commun qui est « dans les cieux », en faisant le bien : « Ce qu'il aura fait de bien, chacun le retrouvera auprès du Seigneur » (Éphésiens 6, 8).

Dépassant la contingence historique de l'esclavage antique, nous avons à puiser là l'extraordinaire leçon du service, ministère commun aux chrétiens, dont les fruits sont accueillis dans le sein de Dieu, « auprès du Seigneur », quel que soit le rang de responsabilité et d'utilité à la collectivité sociale. Dans la conscience de l'origine des vocations au service, la mission reçue, ou que l'on s'est attribuée, n'est plus seulement de bien gérer ou de bien gouverner. Il s'agit du témoignage de Jésus-Christ, le Serviteur parfait qui rend présent à la création le Bien qui est en Dieu son Père. Il s'agit de servir le Seigneur, et d'orienter notre agir en lui faisant honneur, et de consentir au bienfait de son service de la grâce, lui qui s'est fait, en notre faveur, obéissant à la volonté d'amour.

Cette vision haute du service touche à la transcendance. Elle donne à ceux qui en mesurent la profondeur de se sentir responsables devant Dieu, avant de l'être, ou en même temps que de l'être,devant leurs contemporains. Le pragmatisme et la prise en compte des réalités économiques,inquiétantes ou exaltantes, et des obstacles au bonheur immédiat, sont compatibles avec l'exigence du service dont la barre semble si haute. Car, il ne s'agit en aucune façon de quitter le monde actuel, sinon pour créer les perspectives qui élèvent l'homme et l'appellent au renoncement des satisfactionsconfortables. C'est l'espérance de Dieu de croire qu'il y ait possible adéquation entre la vocation baptismale et l'expérience de la vie.

Dans un livre de 1523, le Réformateur Martin Luther énonçait que « chez les chrétiens, il n'y a pas d'autresupérieur que Christ seul », et poursuivait, au sujet des pasteurs et des évêques, que, « ce qui les caractérise n'est pas d'exercer un pouvoir, mais de remplir une fonction, d'assumer un service ». « Quant au prince, ses œuvres doivent être inspirées par l'amour, et elles le sontquand on n'y recherche pas son plaisir, son intérêt, sa gloire ou sa commodité, mais de tout cœur l'intérêt, l'honneur et le bien du prochain ».

De ce beau programme sûrement toujours d'actualité, l'entrepreneur ou le responsable politique sont-ils capables ? Malgré leurs efforts pour se hisser à cette exemplarité, les meilleurs ne sont-ils pas souvent désabusés par l'environnement qui ne favorise en rien un tel accomplissement ? Ne voit-on pas aussi que plusieurs, précisément parce qu'ils sont parvenus à des postes importants, perdent le sens du service commun ?

L'espérance chrétienne interdit le fatalisme. Il est vraiment possible de se mesurer à la stature du serviteur comme l'Apôtre et le Réformateur en parlent. Car c'est la confiance que Dieu lui-même place en l'humanité. Dans l'apprentissage d'une docilité à sa volonté d'amour, l'homme ou la femme qui, avec d'autres, dirige et gouverne, laissera Jésus-Christ porter témoignage de l'amour sauveur.

Le jeune roi Salomon demandait à Dieu « un cœur qui ait de l'entendement pour gouverner ton peuple, pour discerner le bien du mal » (1 Rois 3, 9). Les chrétiens en responsabilités prient la prière de Salomon et disposent leur cœur aux avènements de Dieu. L'humble demande et le cœur disponible préparent les serviteurs « bons et fidèles » qui réjouissent le Maître (Matthieu 25, 21).