Le document préparatoire aux Assises 2010 proposait une démarche autour d’un fil conducteur : le récit de la tempête (Actes des Apôtres, chap.27, 1-44). Le pasteur Jean-Paul Morley nous donne son regard sur cet extraordinaire voyage initiatique qu’est le naufrage de Paul.
Ayant provoqué un scandale en prêchant au temple de Jérusalem, l’apôtre Paul part pour Rome, prisonnier, avec le fol espoir de gagner tout l’empire à la foi au Christ. Pour cela, il faut traverser la Méditerranée. C’est à partir de là que le voyage de Paul prend une autre dimension. Il va vers Rome pour son jugement. Ce voyage de Paul est donc plus qu’un simple déplacement, il prend une dimension initiatique, pour lui et ses compagnons. Peut-être aussi pour nous, qui, parfois, faisons de semblables voyages en nous-mêmes.
Paul est embarqué avec un équipage de marins égyptiens ; des commerçants, des soldats, d’autres prisonniers de toutes origines. Et nous, lecteurs. Tous ont des projets : faire du commerce, exécuter un ordre, présenter sa défense, ou même convertir l’empereur ! Mais la mer est mauvaise, le bateau est contraint de faire un large détour pour contourner la Crête. Tous ces projets embarqués dans le même bateau sont contraints à des détours. Un peu comme nos projets à nous. On navigue sur la vie : des forces incertaines, imprévisibles, menaçantes…
Ils arrivent malgré tout à un port de Crête, nommé « Bons Ports »… Paul invite l’équipage et les officiers romains à passer l’hiver sur place ; sinon, dit-il, le bateau et ses occupants seront en grand péril. Mais qui est ce Paul ? Que connaît-il de la mer ?
L’officier préfère de loin accorder sa confiance aux compétences du capitaine. Erreur ! Paul annonçait son doute que l’arrivée à Bons Ports était déjà un cadeau de Dieu, et que prétendre aller au-delà par la seule force de sa volonté était courir de vrais risques. Le capitaine estime meilleur d’aller un peu plus loin sur la côte. Juste un peu plus loin. Nous sommes toujours comme cela : on veut toujours juste un petit peu plus, en tous domaines.
Le bateau repart. Rapidement le ciel se couvre, et l’équipage perd toute maîtrise d’un navire livré au vent. Equipage et officier voulaient un meilleur port pour protéger biens et projets, et les voilà jetés en pleine tempête.
C’est la première leçon de ce voyage d’initiation : écouter. Faire confiance à ce que Dieu donne, le recevoir, sans demander plus ; écouter ce que Dieu conseille, même quand on se sent fort. Bien sûr, sa voix n’est jamais fracassante, elle est toujours modeste et ténue, mais c’est elle qui dit vrai. L’erreur aura donc été de passer outre, de ne pas recevoir ce qui était donné sans en vouloir un petit peu plus, comme toujours.
Voilà le bateau jeté en pleine nuit et tempête. Par sa propre faute. Nous aussi, souvent, par la nôtre. Alors, l’équipage doit jeter par-dessus bord toute la cargaison. Comme nous parfois.
C’est la deuxième étape de ce voyage initiatique : se débarrasser de tout ce qui encombre : objets, biens, attachements, rancunes, regrets, sécurités, habitudes, certitudes… S’en libérer. Les marins doivent tout jeter, faute d’avoir encore le choix. Le bateau, secoué de déferlante en déferlante, continue de se perdre dans la nuit, le vent et l’inconnu, et tous à son bord jeûnent pendant des jours. Nous aussi, connaissons ces périodes de jeûne et de nuit, ces tunnels interminables, sans lumière et sans matin ; et peut-être devons-nous traverser ces remises en cause pour accéder à nous-même et grandir ?
Alors Paul reprend la parole. Il parle maintenant de courage, de confiance et d’espoir. Peut-être n’entendent-ils pas, serrés par l’angoisse. Peut-être n’entendons-nous plus les paroles d’espoir, quand c’est trop noir pour nous. Pourtant, une terre approche. De nuit, il est impossible d’aborder. Ils cherchent à quitter le navire. Nouvelle erreur !
C’est la troisième étape de ce voyage initiatique : on ne se sauve jamais seul. Paul prévient l’officier romain : si les marins quittent le navire, tous seront perdus. Cette fois, l’officier l’écoute.
Alors vient la quatrième étape : obéir à cette voix qui vient de plus loin. Cette voix qu’ils n’avaient pas écoutée, parce que cette voix sait et sauve : une parole de vie, tout simplement.
Et là, Paul incite chacun à se nourrir : la parole de Paul, parole de vie, va se concrétiser et se symboliser dans un repas à la fois réel et symbolique. Ce voyage est bien un itinéraire spirituel, et le repas de ces voyageurs en perdition est une Sainte Cène, un repas qui redonne force, espoir et fraternité, puisque ensemble on le reçoit.
Après 14 jours, le jour se lève sur une mer moins violente, et une terre est là, proche. Forcément inconnue : après une épreuve, aucune terre n’est comme avant, toute terre est nouvelle. Devant leurs yeux, une plage calme. Le salut. Alors ils se laissent porter vers ce rivage.
C’est la cinquième étape, peut-être le but de cette longue épreuve : lâcher prise, se confier à plus grand, plus fort, plus bienveillant que soi, abandonner l’ancienne vie du chacun pour soi, qui va échouer ; comme on abandonnera un jour notre corps fatigué.
Mais en approchant du rivage, le navire s’échoue sur un banc et se brise sous le choc des vagues…
Alors chacun rejoint la rive : c’est la sixième et ultime étape. Tous sont sauvés, pas un seul n’est perdu. On ne se sauve pas seul. Mais on se sauve parce qu’on a confiance, et il y fallait ce baptême à travers l’eau.
Le rivage est celui de Malte. Aussitôt, les habitants accourent, les entourent, les accueillent, les nourrissent, les hébergent. Paul y restera tout l’hiver, puis parviendra à Rome. Il y mourra ; mais l’empereur se convertira, trois siècles plus tard…
C’est un véritable parcours initiatique, caché dans le texte des Actes, que raconte le voyage de Paul. C’est l’itinéraire de la foi, balisé par le jeûne, la Sainte Cène et le baptême. Et tous ont, en quelque sorte, traversé la mort, et ressuscité.
Un parcours qui ressemble à nos vies, nos voyages intérieurs, nos erreurs, nos tempêtes et nos nuits. Avec cette promesse : choisir de tout confier, comme Paul, c’est la certitude du rivage, la certitude du salut pour tous, du matin pour tous.
En résumé
Sacré voyage ! Sacré baptême ! Belle épreuve…
Qu’ont-ils découvert ? En six étapes et quelques erreurs, ceci :
1er étape : écouter : cette voix ténue qui vient d’ailleurs ;
2e étape : se dépouiller : renoncer à ce qui nous encombre et nous trouble la vue ;
3e étape : ne chercher à se sauver que tous ensemble, jamais seul ;
4e étape : obéir et se nourrir de ce qui nous est donné de plus loin, de plus haut ;
5e étape : lâcher prise, et confier sa vie : c’était là qu’il fallait en venir ;
6e étape: parvenir au rivage où l’on est attendu et accueilli…