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 Etre chrétien dans le monde des affaires ?


Une réflexion de Pierre Bénard, membre des EDC, publiée dans le mensuel Notre-Dame de la Trinité, septembre 2009


Le monde des affaires

Qu'appelle-t-on aujourd'hui le monde des affaires ? Comment le définir, en dresser les contours, en noter les principales caractéristiques ?

De tout temps, les hommes ont cherché à développer les échanges de biens et services, poussés par l'attrait de la découverte et par le souci d'améliorer leurs conditions de vie.

Dès qu'ils ont acquis l'art de la navigation, ils n'ont cessé de repousser les limites de leurs découvertes. Les « comptoirs » instaurés en Orient (Macao, Hong-Kong, les comptoirs français des Indes...) restent dans nos mémoires. La mondialisation ne date pas d’hier. Elle a commencé très tôt et sa progression a été constante et relativement lente avant l’ère moderne.
En revanche, ces dernières décennies ont été marquées par une formidable accélération des échanges et une diversité croissante des produits et services mis sur le marché, rendant les économies du monde entier de plus en pluscomplexes et interdépendantes.


De plus, si la production et le commerce des biens matériels ont progressé au rythme soutenu du développement des moyens de transport, les échanges de services immatériels ont fait ces dernières années un bond considérable (notamment avec Internet et la téléphonie mobile) qui se poursuit de nos jours et dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences.


C’est cet immense champ d’action que l’on a coutume d’appeler le monde des affaires.
 
Quelles en sont les principales caractéristiques ?

Tout d'abord, il convient de souligner que chaque transaction est très fragile, car elle repose sur une donnée essentielle : la confiance. Ce sentiment de sécurité dans l'échange se gagne peu à peu, chaque jour, mais il peut se perdre durablement en quelques instants !


De plus, même durant les périodes de stabilité, grandes sont les tentations de contourner cette loi fondamentale du marché. Des manquements à la parole donnée, le non-respect des engagements contractuels, la corruption, l'abus de pouvoir, les entraves à la libre concurrence, le protectionnisme, le chantage, le harcèlement, le commerce illicite, l'utilisation des paradis fiscaux, la tentation de l'argent facile, l'appât du gain, l'absence d'éthique, sont une réalité qu'il serait absurde de nier.


Ajoutons que, depuis quelques années, le climat interne à l'entreprise, lui aussi, s'est détérioré : la cohésion, l'esprit d'équipe. l'entraide, la convivialité — qualités que l'on trouvait encore, il y a quelques années, au sein des entreprises, surtout dans les petites structures -   ont souvent fait place au "chacun pour soi".


Ne soyons pas naïfs : ces comportements ont toujours existé et font partie intrinsèque de la nature humaine. L'ivraie est mêlée au bon grain, et c'est dans ce milieu difficile et parfois même hostile que, tous, nous sommes appelés à vivre et, pour nous chrétiens, à témoigner de notre foi.

Tant que, globalement, les règles sont respectées et que la confiance est là, la machine économique fonctionne et permet le développement de la collectivité humaine dans son ensemble. On estime à environ 3 %  à 4 % le taux moyen de la croissance mondiale durant les dernières décennies, malgré de grandes disparités dans la répartition des richesses, constat qui nous interpelle.


Mais, périodiquement, sous l'effet d'une forte augmentation des comportements déviants, la machine économique se dérègle à l'échelle du monde et provoque de graves crises humanitaires. Les plus anciens ont en mémoire la crise de 1929 et ses conséquences dramatiques, en particulier les deux guerres mondiales.

De nos jours, notamment grâce à l'effondrement du communisme et à la construction de l'Union Européenne, la nature des affrontements a changé : nous n'avons plus d'adversaires, nous avons des concurrents. La guerre de notre temps est économique.


En ce moment, nous sommes à nouveau à la fin d'un cycle. Les marchés s'effondrent, la confiance a disparu, l'obtention de crédit nécessite de plus en plus de garanties ce qui en interdit de fait l'accès aux plus pauvres, les inégalités se sont creusées : aujourd'hui, 10% de la population du monde accumule 80% des richesses.

Et c'est dans ce monde des affaires si nécessaire, si épanouissant, mais aussi si rude, si hostile et parfois si déprimant, si porteur de mauvaises nouvelles, que nous, chrétiens,  sommes les messagers appelés à annoncer à chacun, la « Bonne Nouvelle »
 
Comment  y être chrétien ?

Devant l'âpreté de ce monde des affaires, pour ne pas dire de l'affairisme dans certains cas, la tentation est grande pour un chrétien de ne pas s'y engager : il existe bien d'autres activités où l'on peut servir son prochain sans prendre le risque d'être confronté à des situations difficiles, voire à des cas de conscience propres à déstabiliser les plus équilibrés. Pourquoi donc entrer dans cette arène au risque d'y perdre son âme ? Que nous enseigne notre Église à ce sujet ?

Dieu a créé l'homme à son image et l'a placé au sommet de son œuvre créatrice. Puis, il lui a donné la mission de parachever cette œuvre avec sagesse : «Remplissez la terre et soumettez-la » (Gn 1,28). Il a fait l'homme co-créateur, en lui laissant pleine liberté d'action. Il lui fait confiance. Chargé de cette mission de responsabilité, l'homme ne peut rester passif. Il est de son devoir de s'engager, de prendre des risques. «Qui veut sauver sa vie la perdra » (Mt 16,25). Mais comment doit-il s'y prendre ?

Notons tout d'abord que si les Écritures nous indiquent le but à atteindre, elles ne nous donnent aucune consigne explicite sur la méthode à appliquer pour y parvenir. Cependant, nous ne sommes pas totalement sans boussole. Au cours des siècles, notre Église s'est dotée d'un instrument précieux, constamment actualisé en fonction de l'évolution des sciences et des techniques : la Doctrine Sociale de l'Église.


L'Église, « experte en humanité » comme le disait Paul VI, reconnaît la réalité et la nécessité de l'économie, mais d'une économie au service de l'homme. La société civile se dit en charge de « l'intérêt général », vision globale, abstraite, impersonnelle. L'Église va plus loin. Elle a le souci du « bien commun », combinaison du bien de tous (intérêt général) et de celui de chacun à la fois. Le rôle du médecin en est une bonne illustration : la société lui demande d'être un bon médecin, l'Église lui demande, en plus, d'aimer ses malades.

Notons par ailleurs que, sauf dans les économies étatistes, le secteur marchand est le seul qui soit créateur direct de richesse. Le rôle du secteur public, dont les ressources sont prélevées sous forme d'impôts et taxes sur ce secteur marchand, est essentiellement d'encadrer la liberté d'entreprendre par un contexte juridique ferme et juste, d'instaurer un cadre propice à la création et au développement des emplois, d'assurer la protection de tous et une redistribution équitable des richesses produites auprès des plus défavorisés.

L'Église reconnaît l'économie de marché comme un moyen de développement pertinent au service de l'homme, mais à deux conditions : qu'elle s'exerce dans des états de droit et dans un cadre éthique rigoureux. Elle demande donc aux acteurs économiques beaucoup de rigueur, d'honnêteté, de confiance, de courage d'éthique, de discernement.


Dans ce monde aujourd'hui déboussolé, le chrétien engagé doit être porteur de sens et rappeler sans cesse que l'économie doit être faite pour l'homme et non pas l'homme pour l'économie. « // n'est pas mauvais de vouloir vivre mieux » nous dit Jean-Paul II, « mais, ajoute-t-il, ce qui est mauvais, c'est le style de vie qui prétend être meilleur quand il est orienté vers l'avoir et non vers l'être. » L'homme ne doit pas être possédé par ses possessions. La société de consommation nous fait confondre le besoin avec le désir. Combler nos besoins n'apaise pas nos désirs.

Maîtriser nos désirs nous invite au partage : le chrétien doit toujours avoir à l'esprit la destination universelle des biens. « II y a un certain dû à l'homme parce qu'il est homme, en raison de son éminente dignité », nous dit encore Jean-Paul II.

Ce dû ne doit pas se réduire à de l'assistanat, qui peut faire perdre à l'homme sa dignité s'il n'est accompagné d'une marque d'attention à sa personne. « Donne un poisson à un pauvre, tu le nourriras un jour, apprends-lui à pêcher, tu le nourriras toute sa vie. » C'est tout simplement l'application du principe de subsidiarité cher à Jean-Paul II. En ce sens, l'économie solidaire constitue un bon moyen d'aider les populations des pays pauvres à se développer tout en respectant leur dignité.

De même, le micro-crédit mérite d'être encouragé. À l'heure où les établissements classiques de crédit demandent de plus en plus de garanties, il n'est pas inutile de rappeler que le taux de défaillance de remboursement de ces modestes emprunteurs est plus faible que celui constaté dans les circuits classiques.

« Ce que vous aurez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'aurez fait », nous dit Jésus. (Mt 25,40). Notre engagement au service de nos frères est notre raison de vivre. Qui a beaucoup reçu doit beaucoup donner. La déclaration universelle des droits de l'homme précise que « tout homme a droit à un travail... » À ce "droit" doit logiquement correspondre un "devoir". Mais qui donc a le devoir de lui donner un travail ? Si la société civile ne répond pas à cette question, (la déclaration des "devoirs de l'homme" n'a pas encore été écrite !) le chrétien, lui, se sent interpellé. Il estime de son devoir, s'il en a les compétences, de s'engager, de prendre des risques, pour donner du travail à ses contemporains, pour les aider à grandir, à vivre dignement.

De plus, toute personne qui occupe un poste de responsabilité dans ce monde des affaires — a fortiori un chrétien — doit avoir pleine conscience du fait qu'il est observé en permanence. Ses paroles et ses attitudes ont valeur d'exemple. Elles portent en elles un témoignage beaucoup plus fort que ne ferait le prosélytisme le mieux intentionné : la lumière est particulièrement éclatante lorsqu'elle brille dans les ténèbres.

Dans un tel engagement au service de ses frères, le chrétien responsable se trouve parfois confronté à de véritables cas de conscience, n'ayant le choix qu'entre des inconvénients.

Doit-il, par exemple, accepter de signer un marché qui lui est acquis à condition qu'il accepte de verser une commission non déclarée, marché nécessaire à 3 la survie de son entreprise, ou doit-il refuser au risque d'un dépôt de bilan, destructeur de nombreux emplois, voire de son entreprise ?

Devant un tel dilemme, l'Église, là encore, ne nous apporte pas de réponse directe. Mais elle rappelle que l'homme n'est pas abstrait. « // faut tenir compte de sa réalité de pécheur et de juste », nous dit Jean-Paul II. Autrement dit, l'économie n'est pas faite pour des saints, mais pour des hommes tels qu'ils sont. Et ils sont, d'un côté, limités et pécheurs et, de l'autre, appelés à la sainteté. En pratique, après un travail de discernement mené avec ses proches collaborateurs, après avoir prié (ora et labora), le chrétien fait généralement le choix du « moindre mal ». En ces instants, il lui est réconfortant de se rappeler que l'homme est à la fois pécheur et pardonné.

Pour le chrétien engagé dans le monde des affaires, co-créateur et serviteur, la parabole des talents (Mt 25,14-30) prend une résonance particulière. Dieu créateur transmet à l'homme ce qu'il a de mieux, à savoir l'œuvre de la création. Il la lui donne, pour qu'il devienne « à son image et à sa ressemblance ». C'est ce que font les deux premiers serviteurs : usant du bien qui leur est donné, ils créent un nouveau bien. Ils présentent le fruit de leur propre travail, ils ne le restituent pas : « Vois ! », disent-ils à Jésus. Ils montrent qu'ils ont su, comme le maître, être créateurs de biens. Au contraire, le troisième serviteur n'a pas reçu sa part comme un don, mais comme un objet qui lui a été confié. Il a agi comme un simple gardien, chargé de veiller sur ce bien, rien de plus, et de le restituer tel quel, en serviteur honnête. Mais ce faisant, il n'est pas devenu comme le maître, créateur à son image et ressemblance. Il ne peut donc partager la joie de son maître, lui qui l'avait invité à quitter sa tunique de serviteur pour prendre celle de fils.

En conclusion, le chrétien, homme parmi les hommes, ne doit pas s'isoler de ce monde des affaires, mais, au contraire, s'y investir pleinement, avec courage et détermination. Ce monde est difficile et incertain, mais le contact avec l'autre, l'étranger, est enrichissant, passionnant et, s'il faut beaucoup donner, on reçoit aussi beaucoup. « N'ayez pas peur », nous disait Jean-Paul II. Il nous invite à progresser dans la foi, avec l'espérance qu'au bout de notre route ici-bas, Dieu nous dira comme aux deux premiers serviteurs : « C'est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle dans les choses qui ont peu de valeur, je te confierai donc celles qui ont beaucoup de valeur. Viens te réjouir avec moi.»