Le Bien Commun
Chacun pour soi ?
Travailler ensemble ?
Construire la Cité ?
Synthèse des débats et des interventions
avec :
Loïc PELLETIER, Président des EDC pour la région
Bernadette SCHMITT, Maire de Saintes
Bernard GORSE, Président de la C.C.I. de Limoges
Jean-François VIEIRA, Président du M.E.D.E.F. de Charente
Jean-Pierre RAFFARIN, Président de la Région Poitou-Charentes
Georges PONTIER, Evêque de La Rochelle et Saintes
Bernard GINISTY, Directeur de Témoignage Chrétien, Trésorier national d’ATTAC
Laurent SCHLUMBERGER, Pasteur Président de la région Ouest de l’Eglise Réformée de France
Jean BRUNET- LECOMTE, Président national des EDC
et
des chefs d'entreprise et des dirigeants
QUESTIONS et DEBAT 1
QUESTIONS et DEBAT 2
Loïc PELLETIER
Président des E.D.C. pour la région
C’est avec une très grande joie que, au nom de notre bureau de région, nous vous accueillons tous aujourd’hui dans cette Abbaye aux Dames pour les Assises Régionales de notre Mouvement.
Nous venons d’horizons très variés, tant géographiques que professionnels ou spirituels. Si nous nous retrouvons ce matin dans cet auditorium, c’est certainement que nous sommes en route et, en quelque sorte, des pèlerins désirant aborder de nouveaux rivages. Le lieu de cette rencontre s’imposait pour nous, Saintais, Saintaises, mais il n’est pas anodin. Cette Abbaye dont Agnès de Bourgogne, Aliénor d’Aquitaine, Françoise de Foix furent les protectrices depuis 1000 ans, dans cette ville dont les habitants d’il y a 2000 ans firent une capitale régionale, est marquée par le souci de travailler ensemble pour construire la Cité. Incontestablement, cet héritage culturel constitue une part de ce Bien Commun, transmis par nos prédécesseurs.
Notre rencontre de ce jour est bien plus modeste mais elle participe, de même que de nombreuses autres conférences organisées dans ces lieux, à construire une Cité harmonieuse. Avant de laisser Dominique Aubrun présenter les travaux et les intervenants, je voudrais relever deux questions :
Qu'est-ce qui nous a conduit à choisir ce thème du Bien Commun ?
La seconde a trait à la problématique du thème et en particulier à l’articulation entre Bien Commun et finalité de notre existence.
Pourquoi avoir choisi ce thème ?
C’est un thème sibyllin. L’expression est peu employée, elle peut prêter à confusion. D’apparence simple, voire simpliste, elle mène vite à des querelles apparemment insolubles.
A ces remarques je souhaiterais rappeler ce qui caractérise notre groupe d’entrepreneurs et de dirigeants chrétiens : Aujourd’hui, nous sommes dans la peau d’apprentis : nous ne sommes pas des professionnels des débats mais des responsables d’entreprises qui vivons comme tels nos métiers et nos responsabilités, qui nous reconnaissons aussi dans le terme de chrétiens, croyant en un Dieu vivant parmi nous, et qui essayons, mais cela vient ensuite, et difficilement, de vivre de manière cohérente nos vies professionnelles en chrétiens.
Nous avons choisi ce thème pour plusieurs raisons :
Tout d’abord parce que nous voulions débattre avec un public large et laisser le plus grand nombre témoigner, chacun à sa façon, et dans le respect des différents points de vue, de son engagement actuel et de son espérance. Nous pensons sincèrement que nous avons aussi à témoigner de notre rencontre avec le Christ, chrétiens dans le monde économique, entrepreneurs dans le monde de l’Eglise, nous ne prétendons pas détenir une quelconque solution théorique ou pratique aux maux ou aux interrogations de ce monde, mais, à la lumière de l’Evangile, essayer de construire une société basée sur la liberté profonde de chacun et sur le respect de la dignité de chaque homme ou femme.
Ensuite parce qu’en tant qu’Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens, il nous paraît important de pouvoir procéder à un inventaire de ce Bien Commun et à une confrontation avec les références théologiques, politiques et économiques, cela dans un esprit de construction personnelle et collective à partir de l’existant. Cette construction est notre responsabilité personnelle de chrétien mais aussi de citoyen, et nous devons mettre en œuvre nos pouvoirs pour y contribuer.
Articulation entre Bien Commun et Finalité
Si vous permettez la comparaison entre la construction de la Cité des hommes et la croissance d’une plante, je dirais que le Bien Commun, c’est le terreau, les agronomes diraient le biotope, et la finalité, c’est le développement de l’espèce. La finalité n’est pas le débat de ce jour même si la logique d’une civilisation de l’Amour serait celle des chrétiens. Le débat, c’est cet environnement favorable, ce biotope, que nous avons tous à enrichir : sans terreau, pas de belle plante ! La doctrine sociale de l’Eglise, dans l’encyclique Gaudium et Spes, le définit comme " cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée ". Si, de manière très classique les conditions sont d’abord sociales : " l’ordre des choses doit tourner autour de celui des personnes, et non l’inverse ", nous ajouterions à notre époque qu’à côté des conditions sociales doivent figurer les conditions environnementales, écologiques au sens propre du terme. La comparaison avec le biotope ou le terreau voit son sens ainsi renforcé.
Cet inventaire, nous pouvons le réaliser à travers un questionnement simple, en trois étapes :
y Quelle est la taille de cette Cité ? Le département, la France, l’Europe, le Monde ?
La Cité respire elle-même de ses propres "poumons" que sont les corps intermédiaires : la famille, les entreprises, les organisations professionnelles, le mouvement associatif, les collectivités territoriales et les corps constitués ?
Les objectifs de mon entreprise ne sont pas identifiables à ceux de la Cité, et là il faut distinguer :
Les objectifs propres de mon entreprise ?
Mes objectifs personnels au sein de mon entreprise ?
Les objectifs de mes collaborateurs au sein de mon entreprise ?
y Comment le dirigeant chrétien que je suis vit-il cette relation quotidienne ?
Quels conflits d'intérêts ai-je eu récemment avec tel ou tel "poumon" de la Cité :
Un plan social contesté par l'administration ?
Une réglementation environnementale qui a remis en question mon activité ?
Une mise en examen suite à un accident du travail ?
Un collaborateur qui m'a refusé une mutation pour protéger sa famille ?
Un nouveau règlement qui freine mes exportations ?
Un curé en chaire qui pourfend mon entreprise ?
Un actionnaire qui m'a fragilisé en souhaitant vendre ses parts ?
Qui est l'arbitre dans ces conflits ?
Vers quels biens supérieurs tendent ces conflits ?
Quels conflits d'intérêts les autres "poumons" ont-ils eu avec mon entreprise ?
Quelles sont les attentes de la Cité vis à vis de mon entreprise ?
Comment ai-je pris en compte ces conflits d'intérêts :
Ai-je eu des difficultés à arbitrer entre le long
terme souvent porteur de consensus et le court terme souvent lieu de conflits ?
Quelle est la différence entre le Bien Commun
qui concerne tous les enfants de Dieu et l'intérêt général, qui est surtout l'intérêt de la majorité ?
y Jusqu’où être responsable du Bien Commun ?
D’où le dirigeant chrétien tire-t-il son autorité et son pouvoir pour parler et agir au nom du Bien Commun ?
Comment vivre nos responsabilités en co-créateur :
Co-créateur avec les autres responsables ?
Co-créateur avec Dieu ?
Comment répondre à ma vocation de chrétien et d'entrepreneur au cœur de la Cité ?
En quoi l’aspiration au Bien Commun est-elle au cœur de ma vocation de chrétien ?
Comment la faire converger avec l’intérêt de l’entreprise qui m’a mandaté ?
Quel type d’homme nouveau devrai-je être pour mieux communier à la vocation du Peuple de Dieu ?
Enfin, rappelons les deux actions auxquelles nous sommes tous invités :
Célébrer : en citant Dominique Peccoud : " On a bien plus envie de faire profiter les autres du Bien Commun si l’on perçoit combien il nous a apporté et nous apporte. Comme dans tout ce qui est associé à l’amour, l’amour donné et la tendresse reçue sont deux versants aussi importants l’un que l’autre ", à nous d’en faire l’inventaire !
Construire : de quelles pierres de notre jardin personnel voulons-nous enrichir la Construction de la Cité Commune ?
Question permanente, question d’actualité pour les chrétiens de Charente-Maritime qui entrent en synode, à la demande de notre évêque.
Je laisse maintenant la parole à Madame le Maire de Saintes, Bernadette Schmitt.
Bernadette SCHMITT
Maire de Saintes
Je suis très heureuse de vous accueillir aujourd’hui à SAINTES dont je suis maire depuis peu, en ce lieu de l’Abbaye aux Dames, lieu de foi, de culture, de musique.
Il y a un an, je rêvais un peu de ce moment que nous sommes en train de vivre. Je suis membre de l’une des deux équipes EDC de Saintes depuis leur création en 1991. Au retour de nos assises nationales à Strasbourg, au mois de mars 2000, nous avons envisagé d’organiser des assises à Saintes.
A ce moment là je me lançais dans la campagne électorale et j’avais le secret espoir de vous accueillir en tant que premier magistrat de la ville.
Le rêve est devenu réalité. Je remercie les organisateurs d’avoir choisi notre ville, c’est l’occasion de la faire connaître et j’espère que vous tomberez sous son charme.
Vous avez, nous avons choisi un thème qui me concerne tout particulièrement : le Bien Commun.
Je voudrais vous parler de mon aventure municipale parce que je sais qu’elle n’est pas unique et que de nombreux hommes et femmes, surtout des femmes quand même, ont vécu une expérience comparable et que nous avons travaillé et nous travaillons en vue du Bien Commun.
Cette expérience pour moi, c’est accepter de m’engager au service de la cité alors que je n’avais jamais envisagé une telle mission.
J’ai envie aussi de vous parler de l’aventure d’une femme exceptionnelle : Marie.
Marie que j’ai contemplée pendant cette campagne au fur et à mesure de son avancement et de trois attitudes qui m’ont marquée chez elle :
la réponse à l’appel,
la confiance,
l’espérance.
La réponse à l’appel
Marie est appelée à une tâche qui, dès le départ, la dépasse. Mais puisque Dieu lui fait confiance, elle dit oui.
Alors pour moi aussi, pour nous aussi car je sais que je ne suis pas la seule dans ce cas, nous avons été sollicités pour être candidats aux élections municipales et j’ai vraiment eu l’impression de répondre à un appel de plusieurs personnes différentes.
Je voudrais dire que se mettre au service de sa ville et de ses concitoyens c’est répondre à une vocation. Accepter de penser que les autres ont raison de nous faire confiance, ce n’est pas toujours évident. On se dit : je n’y arriverai pas, et les autres me font confiance.
Faire confiance au jugement des autres, se lancer dans un service, c’est quelque part se dépouiller de ce que l’on croit être sa propre vérité.
Même Marie a douté : "Comment cela se fera-t-il ? ".
La confiance
Marie tout de suite comprend que le Bien Commun de l’humanité c’est son fils.
L’acceptation de sa tâche de mère du Christ n’est pas pour elle- même.
Elle sait qu’elle va devenir l’instrument du dessein de Dieu. D’ailleurs ce qu’elle a accepté lui échappe très vite. A 12 ans Jésus est dans le temple et il a oublié ses parents ; on oublie que Marie a porté cet évènement dans son cœur.
Elle ne comprenait peut être pas tout, elle portait dans son cœur. Elle n’a cessé d’être présente, discrète. Aux Noces de Cana, sa confiance est absolue : "quoiqu’il dise, faites-le".
Le pape Jean Paul II nous dit : "n’ayez pas peur, ouvrez toutes grandes les portes".
La politique est souvent le lieu où on rend la justice, où on organise la solidarité, où on élabore des plans de paix.
Mais faisons-nous confiance aux véritables artisans de paix ou essayons-nous de surveiller, de garder le contrôle ? Quoiqu’il dise, faites-le.
L’Espérance
Marie a suivi son fils et son enseignement. Elle a compris qu’à travers son enseignement, il posait les bases de ce que l’on appelle le véritable Bien Commun, les bases de la vie qui permettent à tout homme de vivre un véritable épanouissement. Comme les disciples et les apôtres, elle y a crû. Mais alors que l’épreuve va disperser les disciples, Marie, elle, a été présente jusqu’au bout ; témoignage d’espérance.
C’est pour nous, hommes et femmes de foi engagés dans le service de la Cité, l’exemple vivant qu’au-delà des difficultés rencontrées dans la mise en place des conditions du Bien Commun se trouve la vérité de l’homme et son bonheur.
Je conclus en rappelant :
la réponse de Marie à l’appel,
la confiance de Marie,
l’espérance de Marie,
trois signes, trois raisons, trois chemins pour nous aider à œuvrer pour le Bien Commun au service de nos concitoyens.
Merci
Bernard GORSE
Président de la C.C.I. de Limoges
Permettez-moi de me présenter : j’ai 54 ans, marié, un enfant ; je suis chef d’entreprise dans le domaine de la distribution. J’ai fait l’Ecole de Commerce de Poitiers et ai donc déjà des racines en Poitou-Charentes. Je me suis ensuite égaré, puisque j’ai obtenu une licence de théologie dans le cadre de la formation continue… Engagé dans le monde patronal, je suis vice-président du M.E.D.E.F. de mon département et président de la C.C.I. de Limoges et de Haute-Vienne.
Je vais m’exprimer devant vous en tant qu’homme public économiste. Homme public parce qu’effectivement je préside un établissement public de l’Etat, ce que l’on ignore quelques fois, et homme public économiste puisque les C.C.I. ont vocation à parler au nom du monde de l’économie. Cette assemblée a pour particularité d’être composée de chefs d’entreprise et, c’est un fait unique dans l’histoire de nos institutions, même le trésorier est un chef d’entreprise alors que dans des établissements de cette nature, c’est un payeur de l’Etat. Je n’ai pas l’intention de vous dire ce qu’est le Bien Commun, mais, plus modestement, de vous livrer quelques repères qui balisent mon action. Je vous les livre en toute simplicité, dans un libre propos qui relève plutôt d’observations que d’un exposé construit.
Je vais donc vous faire part de la pratique d’un chef d’entreprise porté à la tête d’une institution que je viens rapidement de vous définir, et aussi de la pratique d’un chrétien puisque je lis aussi la Bible que j’ai un peu étudiée et j’y trouve le fondement de mon agir. Mais avant de vous livrer ces quelques repères, je voudrais vous faire deux observations.
Une C.C.I., c’est probablement un lieu privilégié de la recherche du Bien Commun.
A travers les établissements qu’elle gère, à travers ses missions d’assistance aux entreprises, à travers ses actions d’aménagement du territoire, à travers ses actions de défense et de promotion de toutes les entreprises de notre région, à travers ses actions de lobbying des intérêts de la collectivité tout entière d’un territoire, une C.C.I. n’a qu’un objectif : le Bien Commun, le Bien Commun de toutes ses entreprises et des hommes et des femmes qui y travaillent. Ici, nous ne sommes pas dans le domaine des intérêts corporatistes. Une C.C.I. n’est pas un conglomérat de chambres syndicales. On n’a jamais construit de cathédrale à partir d’une multitude de chapelles. Une C.C.I., c’est une institution qui définit sa politique propre à travers un programme de mandature, programme adopté par une assemblée élue au suffrage universel des entrepreneurs. A aucun moment l’élu consulaire ne doit rechercher un intérêt personnel ; sa seule motivation, c’est l’intérêt collectif. D’où de nombreuses décisions prises par des membres de C.C.I. qui ne vont pas dans l’intérêt particulier de leur entreprise. Problèmes de concurrence, problèmes de création d’entreprises, problèmes de commission départementale d’équipement commercial.
Deuxième observation préliminaire, une CCI, c’est aussi le lieu d’une action collective.
Nous n’appartenons pas au monde de ceux qui veulent refaire le monde dans l’utopie généreuse de certains cercles. Nous agissons dans le quotidien des entreprises, dans des micro-réalisations comme dans de vastes chantiers. Ici, vouloir c’est affronter une situation qui partirait dans une autre direction si nous ne recherchions pas la voie du Bien Commun. La recherche du Bien Commun implique le vouloir et la mise en œuvre dans l’action concrète. Paul Valadier disait d’ailleurs que " le Bien Commun conduit à une éthique de l’action ".
Je vous propose cinq thèmes pour baliser effectivement mon intervention :
le Bien Commun passe par la nécessité d’aimer ;
je vous propose ensuite que nous réfléchissions quelques instants sur le fait que vivre la prise de responsabilités est un service,
que nous vérifions quelle est notre indépendance afin de pouvoir mieux cerner le Bien Commun ;
de vérifier nos comportements ; c’est à dire l’éthique des hommes en charge de responsabilités politiques ;
enfin, dire aussi que le Bien Commun n’est pas seulement la recherche de ce qui est nécessaire au plus grand nombre.
Aimer. Aimer le monde, aimer les gens.
Aujourd’hui, beaucoup de nos contemporains sont désabusés. Il y a beaucoup de mal-être dans notre société. Il y a des personnes qui sont déroutées par les changements, par des comportements perçus comme menaçants, d’où résignation, passivité.
Pour nous, chefs d’entreprises, nous sommes dans une autre perspective. Nous sommes habitués à l’adversité, à la rigueur du marché, à l’ingratitude de la clientèle, à la dureté des fournisseurs, quand ce n’est pas à la déroutante incompréhension de nos administrations. Nous avons donc une culture "entrepreneuriale", nous menons de nombreuses actions, notamment dans nos C.C.I., pour donner le goût du risque au public scolaire et universitaire. C’est bien ce message que nous voulons faire passer. C’est notre manière à nous d’être au monde. A notre manière, nous aimons ce monde. L’interdépendance de nos entreprises et de nos marchés, la globalisation de nos échanges nous rendent familiers d’une réalité qui nous dépasse : la solidarité humaine. A la question " quel est le premier de tous les commandements ? " (Mc 12-28), c’est à dire " quelle est l’action que Dieu me propose comme tâche essentielle ? ", Jésus répond ainsi dans l’évangile de Marc : " Le premier, c’est : écoute Israël le Seigneur notre Dieu, l’unique Serviteur, tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur. " (Dt 6, 4-5). Marc reprend le livre du Deutéronome et il ajoute : " Le second est celui-ci, tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux là ".
Le second commandement, c’est donc l’action. Pour nous, chefs d’entreprise chrétiens, nous ne pouvons pas nous contenter d’être témoins. Notre société est insuffisante, raison de plus pour la changer, raison de plus pour être acteur dans la société. Autant agir là où nous sommes compétents, c’est la parabole des talents. Ici encore, une des manières d’accomplir l’impérieux commandement du Seigneur, c’est de participer dans la vie publique économique à l’émergence du Bien Commun.
Aimer, aimer les autres, aimer le monde.
La recherche du Bien Commun n’a de sens que si nous aimons notre prochain. L’action publique a ceci de merveilleux qu’elle n’a pas d’autre objectif que de rechercher pour les autres un meilleur être. Que ce soit pour les hommes, que ce soit pour les entreprises et les personnes qui y travaillent, améliorer les conditions de vie d’un territoire, c’est bien là une manière parfaite d’aimer les autres, d’aimer nos contemporains comme ceux des générations à venir dont nous organisons dès à présent avec responsabilité le contexte socio-économique dans lequel eux-mêmes auront de nouvelles décisions à prendre.
Aimer les autres, c’est aussi aimer la vie.
C’est la raison pour laquelle dans les C.C.I. nous donnons tant de temps à donner et à transmettre la vie. C’est le problème des actions que nous menons pour favoriser l’émergence d’entreprises nouvelles. Quoi de plus beau que de donner un avenir à des initiatives ? C’est le problème de nos pépinières d’entreprises, de nos incubateurs, c’est toute l’énergie que nous exerçons à travers des formes de tutorat. Donner la vie mais aussi transmettre la vie. Transmettre la vie c’est s’assurer que les entreprises pour lesquelles des hommes et des femmes auront donné le meilleur d’eux-mêmes ne s’arrêteront pas un jour sous le prétexte que nous ne leur aurions pas apporté l’assistance nécessaire. Transmettre la vie, c’est vouloir qu’un territoire ne soit pas abandonné, c’est donc bien un acte volontariste pour le Bien Commun de ces espaces.
Vivre la prise de responsabilité comme un service.
L’Evangile nous dit que le Christ nous attend en tenue de service et Jésus le Christ se définit lui-même comme le Serviteur. La manière la plus adéquate pour rechercher le Bien Commun, c’est de se dépouiller de toute référence à un quelconque intérêt personnel.
Pour l’élu économique, il y a un temps pour le management de son entreprise et il y a un temps donné pour l’action collective.
Ceci a un avantage : on a à faire à des élus qui, en matière économique, savent de quoi ils parlent. Ceci a une contrainte, forte, excessive même pour certains, puisqu’elle peut dérouter : la séparation étanche des intérêts professionnels avec leurs choix dans la vie publique. Ceci me conduit à penser que la vie publique est un don et que c’est une bonne manière de se libérer pour rechercher le Bien Commun. " Que celui qui donne le fasse sans calcul " (Rm 12,8). C’est ainsi que Paul, dans l’épître aux Romains, nous conseille effectivement la voie nouvelle à la lumière du Christ. Donc pour moi, dans le discernement du Bien Commun, il y a obligatoirement de la gratuité. Donner du temps, s’ouvrir aux autres sans référence au marché, c’est bien revêtir la tenue de service.
Vérifier notre indépendance.
Les juristes auraient dit : vérifier l’autonomie de sa décision. Effectivement, je crois que nos institutions, et celles d’une C.C.I., ont besoin d’une éthique afin de ne pas être instrumentalisées et sous influence.
La recherche du Bien Commun suppose que l’institution consulaire soit indépendante de tout autre pouvoir, de tout fort lobby professionnel, de toute pesanteur institutionnelle. A cet égard, je crois que l’incompatibilité entre les postes de responsabilité élevée, politique d’une part et économique d’autre part, est souhaitable. Dans la recherche du Bien Commun, le choix n’est vraiment libre que lorsque l’on n’est l’obligé de personne. Ceci implique, au-delà des personnes, le respect par les institutions publiques et les collectivités territoriales des Assemblées économiques.
On ne peut demander aux élus économiques de s’interdire d’être acteurs politiques et dans le même temps de ne pas prendre réellement en compte l’expression de leurs demandes en matière de Bien Commun. Il y a d’ailleurs de la richesse dans le fait que l’institution consulaire est souvent l’interface dans le montage de bien des actions collectives.
Ethique de l’institution, éthique aussi des hommes en charge des responsabilités collectives.
D’abord avoir l’esprit d’ouverture.
Le Bien Commun en matière économique ne s’impose pas spontanément. Assumer une situation collective nécessite une conscience avertie, informée des choses, des données de la situation. Le responsable public doit intégrer, avant de choisir, tous les paramètres nécessaires à la constitution d’une préconisation en matière de Bien Commun. En la circonstance, l’ouverture aux autres, l’humilité qui n’est pas en contradiction avec nos convictions fortes, l’écoute sont de ce point de vue des conditions essentielles. Il en va de la pertinence et de la crédibilité des propositions.
Le rapport au pouvoir.
Conduire avec réussite une institution nécessite qu’elle soit reconnue. On ne peut faire avancer ses projets collectifs autrement qu'en tenant une place importante dans la société. Le fait que celle-ci soit incontournable donne encore plus d’atouts, mais attention à la soif du paraître qui ne conduit qu’à la rivalité des collectivités entre elles. Attention surtout à la pratique du pouvoir. Si le pouvoir est nécessaire pour promouvoir le Bien Commun, le pouvoir ne fait pas le Bien Commun. Le pouvoir d’un chef d’entreprise est réel. Le pouvoir d’un chef d’entreprise engagé dans la vie consulaire est important, il est de l’ordre du chef de file, il est mandaté, il est écouté quand il parle. Il prend des décisions importantes qui entraînent, qui engagent les autres. Il dispose de moyens d’action et de capacités d’intervention. Il côtoie les décideurs, il négocie avec eux, il est reconnu pour sa fonction, il a son influence, comme on dit, il a ses entrées. Cette force est une motivation évidente et elle est même gratifiante. Mais attention à ce qu’elle ne le desserve pas s’il en fait mauvais usage. D’où la nécessité d’avoir en permanence à l’esprit la seule recherche du Bien Commun.
Avoir des cœurs de pauvres, vidés de leur suffisance.
Quelques observations en matière de règles de vie
La vie, mes chers amis, j’en ai vraiment la conviction forte, forme un tout. Je ne vois pas de divergences possibles entre les attitudes privées et celles de la femme ou de l’homme public. L’homme public engagé dans la vie consulaire parle au nom des entreprises et sa responsabilité sociale relève alors de l’exemple et doit être à ce titre constitutive d’un effet d’entraînement. Parler au nom des entreprises en matière de Bien Commun est quelque chose de redoutable. Le chef d’entreprise engagé s’adresse à la collectivité des entrepreneurs mais tout autant à bien d’autres interlocuteurs partenaires : l’Etat, les politiques, les collectivités territoriales, les médias, l'opinion publique. Son message ne s’entend et ne sera écouté que si l’homme est respecté et estimé. De ce point de vue encore, il sera convaincant, notamment à partir de ce qu’il est en terme d’éthique personnelle et de conduite dans la vie publique.
Dernière observation que je souhaitais vous livrer : le Bien Commun n’est pas que la recherche de ce qui est nécessaire au plus grand nombre.
La recherche du Bien Commun doit s’approprier également le souci des petits, le souci des plus faibles. Quelle est la pertinence d’un Bien Commun qui négligerait une minorité défavorisée ?
Figer les inégalités des territoires sous prétexte qu’on satisfait des espaces où vont s’agglutiner les populations économiques les plus nombreuses serait quelque chose d’odieux. Sachez par exemple qu’actuellement 9 % du territoire est en zone blanche, c’est à dire sans téléphonie mobile. Est-ce acceptable ? Quel avenir dans cette perspective, par exemple, pour le plateau limousin ? C’est un problème d’équité, c’est un problème d’égalité, c’est aussi largement un problème de qualité de l’existence. Je crois que le Bien Commun doit lui aussi, y compris en matière économique, avoir le souci évangélique des pauvres. C’est une attention portée aux petits, aux démunis, qui sont bien sûr, vous le savez, l’image vivante du Christ. J’ai évoqué tout à l’heure les Commissions d’équipement commercial où de réels efforts sont faits pour maintenir des activités là où la logique du marché les aurait probablement balayées et où véritablement la présence de ces activités est indispensable au maintien de la vie. C’est le problème du combat que nous menons pour que certains territoires restent compétitifs, car la compétitivité de nos entreprises passe bien évidemment par la compétitivité des territoires où elles sont.
Je crois qu’en matière économique, le Bien Commun peut être bafoué. Et lorsque le Bien Commun des entreprises est bafoué, c’est celui des personnes, celles qui y travaillent, qui est aussi bafoué.
Je vais maintenant conclure en ayant un peu conscience d’avoir surtout fait un plaidoyer pour mon institution. Et c’est vrai que je m’exprime au nom d’une CCI pour laquelle j’ai été invité. Je crois d’ailleurs, sachant que certains hommes et femmes politiques sont dans cette salle, que notre démocratie a besoin de corps intermédiaires indépendants. Ce sont de forts lieux d’expression des besoins des citoyens, manière de dire aussi ce qu’est le Bien Commun ou ce qu’est le Bien Commun souhaité. Nous, chefs d’entreprise, nous redoutons plus que tout le laborieux travail qui consiste à proposer des principes du Bien Commun, tout ficelés, dont on ne sait plus quel lien ils auront, très vite, avec la réalité. Tout à l’heure nous avons presque été envoyés en mission : Madame le maire nous a dit que nous étions appelés ! Je rebondis bien volontiers : mes chers amis, vous qui êtes des femmes et des hommes de terrain, travaillant et vivant dans nos territoires, engagez-vous, rengagez-vous ! Engagez-vous dans votre C.C.I. ! Parce qu’avoir une vie engagée, c’est la manière d’être cohérente entre son idéal, ses aspirations spirituelles et l’expérience vive. Ce n’est pas la seule manière, mais c’est une manière d’être au monde, c’est une manière de se situer au-delà de sa famille et de son entreprise. C’est une manière d’être au monde par rapport à soi, par rapport aux autres et, bien sûr, par rapport à Dieu qui fait sens. Pour ce qui me concerne, je m’enrichis dans la gratuité de ce que je donne dans la quête du Bien Commun pour ma région.
Jean-François VIEIRA
Président du M.E.D.E.F. de Charente
J’ai 45 ans, marié, 3 enfants, et suis investi d’une double responsabilité : chef d’entreprise puisque je dirige un groupe familial dans le domaine de l’édition et de l’imprimerie et en tant que président du M.E.D.E.F. de Charente. Le M.E.D.E.F. de Charente étant le premier M.E.D.E.F. de France, ce qui n’est pas dû à ma présidence mais à l’histoire, ce qui fait que l’on pèse très lourd dans l’organisation du M.E.D.E.F. national.
Alors, qu’est-ce que je peux vous dire d’original sur le Bien Commun ? Je réfléchissais, en écoutant mes prédécesseurs à cette tribune, à l’entreprise en tant que telle et me disais que l’entreprise a longtemps été l’œuvre d’un homme, le fondateur, le porteur de projets, et que cette forte initiative l’entraînait à construire et à conduire la destinée de l’entreprise, à la fois pour assurer sa pérennité et pour lui permettre de se développer dans son environnement. C’est l’époque des hiérarchies pyramidales, l’époque où l’individualité a été l’élément fort de la construction de l’entreprise. Quand on regarde l’entreprise aujourd’hui, comment elle fonctionne, comment elle se développe ; quand on regarde surtout les entreprises qui gagnent, parce que je crois qu’il est important d’établir des relations entre le type de structure ou d’organisation et les résultats qu’on obtient, on s’aperçoit que les choses ont beaucoup changé. Je crois que mon rôle de chef d’entreprise est toujours de porter des initiatives, de porter des paris et, à ce propos, je dois dire que ces paris méritent d’être validés ou tempérés parce que le chef d’entreprise que je suis n’est pas forcément doué de toutes les compétences, il est celui qui joue quelques fois le rôle du clown, du casse-cou, et, s’il se limite à cela, bien souvent cela se termine mal. Il ne peut donc rester seul face à ce challenge et a besoin, derrière lui, de le verrouiller.
Alors, où l’entreprise peut-elle devenir un Bien Commun ? Paradoxalement, et contrairement à ce qu’on nous a expliqué et ce sur quoi on a été construit, je crois que l’opposition entre capital et travail ne tient plus : les deux sont vraiment complémentaires, l’un ne va pas sans l’autre et c’est vraiment le rassemblement des deux qui va permettre à l’entreprise de gagner. J’en veux pour preuve le fonctionnement habituel de nos sociétés : en règle générale on a une idée, les collaborateurs ont une idée : on les met sur la table, on les oppose, on les analyse et puis on essaye de tirer le meilleur enseignement possible des échanges que l’on a pour aboutir à une décision qui n’est plus une décision individuelle, qui est très souvent une décision collective et qui permet donc ensuite de déclencher l’action. Une fois que cette réflexion est conduite et que cette décision est prise, il reste à obtenir de tous les collaborateurs une motivation et une conviction suffisantes pour faire que l’idée qu’on a eue se transforme en projet réalisable, en produit susceptible de satisfaire le marché et de répondre au besoin de pérennité de l’entreprise. Et là nous sommes tous amenés à essayer d’obtenir de chacun des acteurs de l’entreprise qu’il abonde au projet commun et qu’il accompagne ce projet vers la réussite. Un fait marquant de mon métier est qu’on est obligé de faire collaborer des littéraires, des créatifs, parce que nos clients, dans le domaine de la communication, attendent de nous des projets originaux, avec des ingénieurs de production, beaucoup plus rigoureux, et de faire en sorte que tout ça fonctionne. Il me semble que la seule façon d’obtenir que ça fonctionne est de dégager un Bien Commun qui fasse que chacun se sente investi d’une mission et que le rassemblement de ses forces et de ses compétences aboutisse à la réussite du projet qu’on partage. Voilà la véritable interrogation que j’ai à propos du Bien Commun dans l’entreprise.
Concernant mon action syndicale, vous avez dit tout à l’heure Madame le maire avoir entendu un appel, je crois, moi aussi, qu’au fil du temps, la nécessité de défendre l’entreprise dans un environnement souvent agressif a été pour moi une force. Je me suis dit que je ne pouvais pas ne pas prendre parti dans cette réflexion et au moins apporter une modeste contribution. Je ne vois pas d’autre solution pour l’évolution de la société et pour le devenir du monde que la création de richesses, seule façon qui, jusqu’à maintenant, a permis d’imaginer la redistribution et la répartition équitable des rôles. C’est le fondement de mon engagement syndical et c’est là aussi, en ce qui me concerne, ma façon de concevoir le Bien Commun. Voilà ce qui me vient à l’esprit et qui paraît à mes yeux intéressant.
Germain VINUESA
créateur de la société CHIMINOVE
Le thème choisi aujourd’hui pose au moins trois questions : chacun pour soi ? Travailler ensemble ? Construire la cité ? J’ai fait un parallèle entre le monde que nous créons et le monde des abeilles : construire la ruche, cité de 50 000 individus, au nombre d’1 million en France. La jeune abeille sait ce que sera sa vie : jeune, elle va s’occuper des larves, puis elle apprendra à construire les cellules du couvain, enfin, devenue adulte, elle aura pour tâche de chercher et de découvrir la nourriture. Plus vieille, lui sera confiée la surveillance des entrées et des sorties de la ruche. Jamais dans son existence de quelques mois elle n’aura pris le temps de s’occuper d’elle : elle sacrifiera naturellement sa vie à la collectivité pour le Bien Commun. Cet exemple de civilisation vieux de 150 millions d’années n’est certainement pas transposable à l’homme mais on pourrait peut-être s’en inspirer pour quelques petits pas. Ainsi lorsque j’ai quitté en 1994 la S.N.P.E. qui rencontrait des difficultés, pour essaimer et créer CHIMINOVE, mon but était aussi, à l’époque, de réagir face aux suppressions d’emploi et de créer, à Angoulême, ville fortement touchée par ce type de problèmes, une petite et modeste richesse qui sera un jour génératrice d’emplois. C’est ainsi que je pensais alors apporter ma modeste contribution à la construction de la cité. Avec sept années de recul, je sais que cette tâche est extrêmement difficile, qu’elle comporte des réussites mais aussi des déceptions. Je reste cependant intimement convaincu qu’une part de moi-même doit être tournée vers cet objectif. Mon expérience d’aujourd’hui m’amène à dire : tu as eu raison de t’engager sur cette voie et d’essayer d’apporter une modeste contribution à la construction de cette cité.
Guy SORLUT
Chef d'entreprise
’ai créé à Saintes il y a une cinquantaine d’années une entreprise dans l’industrie de l’habillement et je peux vous dire qu’il faut avoir la foi pour diriger une entreprise dans ce secteur où la majorité des entreprises sont délocalisées. Le Bien Commun, c’est quelque chose que je vis tous les jours dans l’entreprise parce que j’ai en permanence une information et une communication avec l’ensemble du personnel. C’est la base de tout. Il y a également le problème de la formation sur laquelle nous veillons en permanence pour conserver notre savoir. Grâce à ce savoir, on pourra certainement sauver les entreprises qui risqueront de nous manquer dans quelques années. L’entreprise à taille humaine est le poumon d’acier de la France. Tout le monde se connaît, la communication est partout. Le Bien Commun me rappelle une petite histoire qui se passe en mai 68 : je reçois un jour un appel téléphonique des révolutionnaires de l’époque, c’était un peu du spectacle, qui m’ont dit : " vous dirigez une entreprise, on veut vous voir " J’ai donc reçu une douzaine de personnes de Saintes dans cette période un peu critique; il y avait un pasteur, un prêtre, tous les syndicats, des hommes politiques, etc. Au bout de 4 à 5 heures de temps, ils m’ont dit : " votre usine, il faut la donner au personnel et vous devez répondre par oui ou par non ". Et je leur ai causé un choc parce que j’ai répondu par oui et leur ai expliqué : " un chef d’entreprise met tous ses biens en risque pour vous donner une situation. Vous vous rendez compte que tout le monde va apporter ses biens (à l’époque on était environ 80 à 90) et qu’on aura donc une puissance extraordinaire ! " Depuis, il y a eu une évolution…
Pour terminer, je voudrais rappeler ce que nous chantions étant gamins lors de notre première communion : " je suis chrétien, voilà ma gloire, mon espérance et mon soutien ". Et ça, le soutien, c’est énorme.
Thierry DUBOIS
Chef d'entreprise
Je dirige une entreprise dans le domaine de la santé : clinique et établissement thermal. Nous subissons actuellement un certain nombre de soubresauts de la part de notre tutelle. Je voudrais vous faire part d’une réflexion un peu plus générale à propos de l’entreprise. Elle est en pleine mutation comme l’a justement fait remarquer tout à l’heure Monsieur Vieira. L’entreprise est facteur de richesses, elle a des talents. Ces richesses produites, elle doit les partager. Ces richesses doivent tout d’abord financer l’entretien de l’outil de production, elles donnent ensuite aux salariés une rémunération pour le travail fourni et enfin elles rémunèrent les actionnaires sans lesquels il n’y aurait pas d’entreprise. A ce niveau de la description, tout est parfait. Le problème est simplement de trouver le juste équilibre pour le Bien Commun, mais, malheureusement, il y a des tensions. Les salariés trouvent généralement que leur rémunération est insuffisante pour le travail fourni, les cadres dirigeants estiment que l’investissement est insuffisant pour maintenir une entreprise compétitive, les actionnaires estiment que les dividendes versés sont insuffisants et que la valeur de l’action est toujours trop faible. Les clients estiment que le produit ou service est trop cher ou de qualité insuffisante. De plus, depuis quelques années, au nom du Bien Commun, le législateur impose des normes de plus en plus contraignantes et onéreuses afin d’éviter des recours devant les tribunaux. Ainsi le Bien Commun au niveau de l’entreprise, au fil des années, devient de plus en plus complexe et le dirigeant voit son espace de liberté de management se rétrécir régulièrement. Afin de contourner l’éventuel mécontentement de tous ces acteurs, je crois sincèrement qu’une bonne méthode réside dans l’information, la communication interne et externe et, surtout, dans la participation aux prises de décision. C’est au quotidien que se tisse petit à petit la trame de la culture d’entreprise qu’est l’éthique, c’est à dire l’application de règles morales pour prendre des décisions, comme l’explique Etienne Wibaux, ancien président des E.D.C. : " Il faut que les salariés de l’entreprise s’y sentent bien, aiment leur entreprise et aient envie de participer à son développement, sans individualisme. La direction doit donc motiver et faire régner l’équité au sein de l’entreprise, pour le Bien Commun de ceux qui y travaillent. Il faut aimer son entreprise mais surtout donner et faire partager l’amour de l’entreprise. " Depuis quelques mois s’annoncent des plans sociaux dont on a beaucoup parlé dans la presse ; je n’y reviendrai pas. Les motifs sont assez variés mais je pense que les plus importants sont ceux imposés par la concurrence afin d’éviter, quelques années plus tard, la fermeture de l’entreprise entière pour raison économique. Ces annonces de licenciements sont certes très difficiles à supporter au niveau de l’individu mais ne sont-elles pas indispensables au niveau du Bien Commun ? A ce sujet, je vous invite à lire dans Capital de ce mois ci une interview de Francis Mer, P.D.G. d’USINOR, qui a sauvé son entreprise en supprimant la moitié de ses effectifs. Pour lui, le capitalisme n’est surtout pas le mépris des salariés.
Michel HENRY
Directeur de Dassault Aviation à Poitiers
et Président de deux organismes de formation qui émanent de la C.C.I., du M.E.D.E.F.
et de la Chambre Syndicale de la Métallurgie de la Vienne
Je voudrais vous faire part de deux réflexions. La première, qui va faire écho aux propos de Bernard Gorse sur la volonté et la nécessité d’aimer, résulte du constat de la diversité des approches du Bien Commun au sein de l’entreprise, entre des personnes d’une même et égale bonne foi. Cette diversité d’approche se traduit en particulier par l’importance à apporter à des domaines apparemment opposés comme le long terme et le court terme ou bien le respect de l’environnement et la croissance. Mais il me semble que, transversalement, certains points communs peuvent se dégager pour rassembler au-delà des divergences de points de vue. Et je voudrais souligner comme points communs tout ce qui touche au respect et à la dignité de la personne, qui sont rappelés comme un leitmotiv dans tout l’enseignement social de l’Eglise, depuis Rerum Novarum jusqu’à Centesimus Annus. Je pense que ma Foi en Christ m’engage à regarder tout homme ou toute femme comme des êtres uniques également aimés de Dieu et appelés à répondre à cet amour. Une deuxième réflexion dans cette recherche du Bien Commun de l’entreprise : nous avons, en tant que dirigeant chrétien, à prendre régulièrement des décisions qui ont un aspect à la fois économique et un aspect social. Se pose alors régulièrement la question : que faut-il faire passer en premier, l’économique ou le social ? L’économique doit-il être au service du social ou le contraire ? Je crois profondément qu’il est possible de créer les conditions d’une synergie et non pas d’une opposition entre le social et l’économique et que la performance de l’entreprise s’en trouvera renforcée, si on crée cette synergie. Je conclurai par cette question : qu’est-il de plus important pour marcher la jambe droite ou la jambe gauche ? On avance tellement mieux avec chacune des deux !
Jean-Pierre RAFFARIN
Président du Conseil Régional de Poitou-Charentes
e vais commencer par un regret : j’ai raté le discours de Madame le Maire ce matin ! On m’en a déjà donné quelques exemples et plus on m’en parle, plus mes regrets grandissent ! Je vais me faire pardonner en lisant ce qui est écrit au plafond de cette salle " Maria ", ce qui montre bien que le nouveau maire de Saintes était marqué par la destinée de cette ville ! … Je voudrais vous remercier de m’avoir invité pour frotter ma cervelle avec les vôtres. C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup et pour lequel, comme beaucoup d’entre nous, j’ai plus de questions que de réponses et, en tout cas, c’est un sujet qui mobilise ma réflexion.
En tant qu’homme politique, je ne peux pas ne pas constater l’état de fragilité, de faiblesse, de mésestime dans lequel est la politique dans notre pays et souvent dans d’autres pays et donc je cherche à savoir pourquoi, et à savoir comment changer les choses. Et, très vite, j’en arrive à des conclusions qui sont voisines entre le dirigeant politique et le dirigeant économique : je constate au fond que la politique a dérivé vers son aval, vers la technicité, vers la mesure, vers la procédure, vers, en fait, une promesse de type marketing au sens où on construit non pas du sens mais une offre qui est directement inspirée de la demande. Je pense qu’en remontant vers l’amont, en allant chercher les questions plus fondamentales auxquelles le citoyen s’intéresse et interpelle le politique, la politique aurait plus de chance de retrouver un état de confiance. Et ce ré-enchantement politique que j’appelle de mes vœux, Michel Serres le définit en disant : " l’honnête homme du XXIème siècle est celui qui jardine ses convictions jusqu’à la clarté ". Une politique, ça ne doit pas être de la technique mais de la recherche de clarté. Cela veut dire qu’il faut essayer de construire cette clarté, la sienne et celle des autres, confronter les clartés, et cela veut dire aussi que pour le politique, la clarté est forcément complexe et, pour moi, que la clarté ne relève pas de la pensée, qu’elle ne relève pas de l’action, mais qu’elle relève de l’unité de la pensée et de l’action. Et c’est cette unité de la pensée et de l’action qui, je crois, est source de la clarté. Le politique aujourd’hui ne donne pas le sentiment que son action est conduite par la clarté. Il est donc interpellé pour définir sa pensée, lieu dans lequel il va inscrire son action.
Dans ce schéma, le Bien Commun apparaît comme l’espace du politique, un espace que j’essaye de définir avec trois colonnes ; j’ai pensé à des colonnes pour essayer de structurer ce qui est pour moi le champ du Bien Commun.
La première colonne est celle de la liberté de la personne, qui est une question " clivante " pour le politique : est-ce que je suis, de grands philosophes l’ont dit, " innocent de moi " ou est-ce que je suis responsable ? Est-ce que je fonde une action politique sur la liberté, sur mon libre-arbitre ou est-ce qu’au fond, après Nieztsche, après Marx, après Freud, après les biologistes, qui posent la question du déterminisme, mon équation ne serait pas dans les gènes ? Marx nous a dit que c’était la classe sociale et les infrastructures qui me déterminaient, Freud m’a dit que c’était mon inconscient, aujourd’hui les biologistes nous disent que c’est mon équation. Finalement, je suis tranquille, on s’occupe de moi, je suis " innocent de moi " ! Est-ce que je vais chercher ailleurs les sources de ma responsabilité ou est-ce que je vais les chercher chez moi, dans ce qui peut être en moi le Bien Commun ?
Je pense que cette réflexion sur la liberté de la personne est vraiment au centre de la dialectique entre les philosophies de la confiance et les philosophies du soupçon, ce qui fait que pour le politique il y a des choses très concrètes à engager si on veut renforcer la liberté de la personne.
Aujourd’hui, par exemple, en matière de formation, peut-il y avoir libre-arbitre, si l’expression des jeunes n’est pas l’objectif central de l’éducation ? Peut-on maîtriser son libre-arbitre quand on n’a pas les moyens de sa propre expression, de sa propre faculté de rechercher en soi les limites de ce libre-arbitre ? Je crois qu’il y a, concrètement des positions à prendre pour le politique.
Par exemple sur les problèmes de sécurité : le primo-délinquant doit-il être sanctionné plus sévèrement que le récidiviste au motif de rendre plus lisible dans la société la conscience de la ligne jaune ? Regardons combien souvent on laisse le premier franchissement de ligne jaune sans véritable conscience et regardons l’inhumanité avec laquelle on traite ensuite le multirécidiviste ou la dérive chez beaucoup de personnes. C’est une vraie question dont je n’ai pas la réponse. Est-ce que l’impunité zéro, pour le politique, est une expression de ce choix fait en conscience, de ce libre-arbitre ? Tout ceci fait que le débat fort sur la liberté de la personne est aujourd’hui structurant du Bien Commun.
Deuxième colonne du Bien Commun : la fonction de création. N’a-t-on pas terriblement souffert, dans la vie politique, de ce goût pour l’utopie, de ces grandes idées de liberté qui sont venues du siècle des Lumières et qui sont mortes avec le XXème siècle, ce siècle qui était, à bien des égards, celui des ténèbres ? Peut-on politiquement travailler aujourd’hui à une utopie ? La perfection peut-elle exister en ce monde ? La promesse politique doit-elle être la construction de la société idéale ? Cette architecture toute préparée qu’on va proposer au citoyen pour essayer de le faire rêver à une perspective, construite, mais pas forcément accessible. Je crois que, là encore, après les philosophies de l’utopie, après le XXème siècle, avec le nazisme, le communisme qui ont fait rêver et qui ont tellement détruit, il faut se demander s’il faut travailler sur un projet de société ou, au contraire, sur une société de projets. C’est à dire une société dans laquelle chacun doit pouvoir être créateur, et donc créateur de Bien Commun. Une société dans laquelle chacun puisse être à la source même de son destin, de sa singularité. Le politique doit faire en sorte que l’individu ne soit pas enchaîné à une utopie, mais puisse bâtir sa propre capacité de création, d’initiative, de projets, bref de libérer cette énergie humaine qui est la première des énergies sociales. Cette société devrait faire place aux projets des personnes plutôt que de faire rêver au projet unique.
Concrètement, la création impose des réformes importantes dans le domaine de l’éducation. Peut-on dans l’éducation attacher de l’importance au travail manuel qui est une forme importante et très accessible de création et qui permet un épanouissement que chacun reconnaît ? Favorise-t-on le travail manuel en supprimant le dessin ? Favorise-t-on la création en supprimant la dissertation ? Comment envisage-t-on, dans l’éducation, les voies d’accès à la création ? N’y a t-il pas à réfléchir sur un droit à la création ? Après le fort investissement public de formation dont nous avons bénéficié, n’y a-t-il pas un droit de suite à mettre en place afin de favoriser la création : création d’entreprise, création culturelle, création artistique et mille autres sujets de création pour que la société soit plus fertile, plutôt que de chercher à enfermer dans des carcans, dans des contraintes ? N’y a-t-il pas au contraire à réfléchir pour simplifier la création d’entreprises ? Ce qu’on fait aujourd’hui pour la création d’entreprise est médiocre ; c’est affligeant de voir ce parcours du combattant pour créer une entreprise. Ce parcours difficile de la création artistique qui manque de financement et met le créateur en situation de mendicité. Regardez aussi les espaces de création que représente la vie associative et les liaisons sociales…
On a vu des gens s’interroger sur un préfet qui mettait le feu dans des paillotes. D'où la question : peut-on mettre un préfet en prison ? Puisqu’il est l’Etat, puisqu'il est le droit …
On voit donc bien que dans la république d’aujourd’hui, on n’assume pas complètement la fonction qu’on pourrait appeler d’humanisme, c’est à dire cette capacité à placer dans la république véritablement l’homme au cœur de la société. Aujourd’hui tout le monde dit " plaçons l’homme au cœur " mais quand on regarde la vie telle que nous la voyons dans une ville, dans une région, finalement, et bien souvent, nous voyons l’homme à la périphérie de la décision. La décision est très souvent enfermée dans un grand nombre de complexités et l’individu a très souvent le sentiment qu’il est placé à la périphérie. Et la république elle-même s’est un peu échappée par le haut. Voyez-vous, il y a un beau débat politique entre l’Etat républicain tel qu’il est placé quelque fois à l’extrême et l’individu qui, quel que soit le niveau de la société, trouvera toujours sa protection dans l’Etat. Liberté, Egalité, Fraternité : l’Etat est là pour vous protéger. Et à tout niveau dans la société, vous avez besoin de l’Etat pour vous protéger : que le malade dans le thermalisme soit protégé par le décret. Au fond, en permanence, on organise la protection par l’Etat. Quand je vois des secteurs entiers comme l’agriculture qui sont totalement étatisés ; quand je vois les dispositifs dans lesquels les P.M.E. vont devoir entrer avec les 35 heures, l’Etat est le garant quel que soit le niveau de la société. Bonjour pour la liberté, bonjour pour l’égalité, bonjour pour la fraternité quand on voit par ailleurs l’état de la société ! Mais … je passe !
L’autre schéma pourrait être une république de proximité dans laquelle il y aurait beaucoup plus de délégation, dans laquelle on en appellerait à la conscience de l’individu, à la conscience du Bien Commun pour faire en sorte que les structures, par délégation de la république, assurent elles-mêmes la liberté, l’égalité, la fraternité. Dans une ville, vous avez sur moi, Madame le Maire, une supériorité : vous êtes l’Etat dans certaines circonstances, vous êtes officier de police judiciaire, vous êtes officier d’état civil. C’est à dire que l’Etat a accepté de vous déléguer quelques pouvoirs. Mais l’Etat le fait très rarement : dans les régions et les départements, nous ne sommes jamais les délégués de l’Etat, c’est à dire que l’on ne nous confie jamais une mission alors qu’on pourrait imaginer que l’Etat, en fixant une norme en amont et une évaluation en aval, délègue des responsabilités à des acteurs, qu’ils soient élus ou acteurs économiques et sociaux pour faire en sorte qu’il y ait une véritable proximité de notre république. Regardez comme la république refuse les structures à taille humaine, là où l’homme trouve sa clarté, ses repères : c’est la course aux très grands hôpitaux, aux très grandes villes, aux très grandes entreprises, au gigantisme et à la concentration. Le mot d’agglomération est à la mode : votre avenir, Mesdames et Messieurs, c’est d’être agglomérés ! C’est le signe qu’on ne respecte pas les structures à taille humaine : la famille, les P.M.E., les villes moyennes. La solution serait toujours dans la croissance : c’est une course infernale ! A un moment ou à un autre, il y a toujours plus grand que vous. Je dis parfois à mes amis de l’hôpital de Poitiers qui rêvent d’absorber l’hôpital de La Rochelle, celui d’Angoulême : et bien, quand vous les aurez absorbés, Tours vous absorbera ! On remontera et on finira tous à Paris dans un seul hôpital ! L’Etat, qui est l’expression du politique à un moment donné, doit veiller à ne pas écraser tous les espaces de lisibilité de ce Bien Commun qui sont des espaces où l’individu trouve ses repères. S’il n’y a pas de clarté de l’individu dans la structure, nous sommes évidemment sujets à de multiples manipulations et dangers.
Et je termine sur ce débat entre information et savoir, ou entre information et connaissance : à force de digérer des informations, le politique finit par perdre la connaissance ! La connaissance est le lien entre tous ces savoirs. On perd alors cette clarté dont Michel Serres parlait tout à l’heure. Face à toutes ces incertitudes, je crois qu’il n’y a qu’une seule voie pour nous, politiques, c’est (on a un peu de mal, Monseigneur, vous comprendrez, à se situer complètement dans l’éternité : on a des mandats, des limites … vous avez une chance exceptionnelle par rapport à nous… même si j’imagine que l’éternité, c’est long, et surtout vers la fin, comme disait Woody Allen) l’éthique de délibération. Nous sommes, nous, dans un temps ou ces incertitudes sont aussi de vrais bonheurs pour le politique, il ne faut pas le nier : quand on sent l’infini du bien ou quand on sent la puissance du commun par rapport au collectif. L’éthique de délibération : c’est ce que l’on fait, c’est le débat, c’est l’échange, c’est faire circuler nos clartés. Je crois qu’il n’y a pas d’autre solution pour le politique si on ne veut pas s’enfermer dans cette prétention du savoir qui fait qu’à un moment je sais, donc je suis élu, ce qui est monstrueux. Mais pour que le débat soit source de clarté, encore faut-il organiser une éthique qui fasse que la délibération ne soit pas piégée comme aujourd’hui et que le citoyen, avec ses questions, puisse lui aussi exister en amont du débat politique et non pas en aval.
Donc la seule solution, finalement, c’est le jardinage ! Je vous remercie.
Monseigneur Georges PONTIER
Evêque de La Rochelle et Saintes
e suis heureux d’être avec vous en cette matinée où vous vous êtes donné comme objectif de réfléchir à cette notion du Bien Commun dans nos activités, dans nos sociétés. Je me suis demandé comment intervenir à ce sujet. Après avoir tourné et retourné dans mon esprit des hypothèses, j’ai choisi celle-ci, j’espère qu’elle répondra aussi à vos recherches.
Essayer de parcourir rapidement avec quelques repères comment cette notion du Bien Commun est utilisée dans l’enseignement social de l’Eglise (essentiellement dans la constitution Gaudium et spes, " L’Eglise dans le monde de ce temps "), dans les deux encycliques qui lui sont postérieures : Centesimus annus et Sollicitudo rei socialis, et dans le Catéchisme de l’Eglise catholique.
C’est dire que mon intervention relèvera des principes plus que des applications dans les divers domaines de la vie politique, économique, sociale, culturelle, familiale ou que d’une description concrète comme vous avez su le faire ce matin à partir de vos situations particulières. J’essaierai d’éviter ce que vous appeliez tout à l’heure des principes bien " ficelés " et qui ne rejoignent jamais la réalité !
Il y a un enchaînement dans ce que je voudrais vous proposer sous la forme de 10 points, plus ou moins longs :
1 – Bien évidemment, ce qui assure le fondement de la notion de Bien Commun, lorsque l’Eglise l’emploie, c’est sa conception de l’homme, son anthropologie chrétienne.
On peut exprimer celle-ci dans la formule suivante : l’homme est un être en relation, un être social. Dieu l’a créé pour qu’il soit fils et frère. L’homme est fils et l’homme est frère.
Il y a dans cette affirmation :
le caractère unique de chaque être humain que Dieu regarde comme son enfant, qu’il appelle à une communion de vie et de bonheur avec Lui, et pour lequel il souhaite ici-bas un épanouissement total ;
et également le caractère relationnel, social, de l’homme qui ne s’épanouit qu’à travers ce qu’il reçoit et ce qu’il donne, au sein de relations multiples, fondatrices, indispensables.
" Le caractère social de l’homme fait apparaître qu’il y a interdépendance entre l’essor de la personne humaine et le développement de la société elle-même. En effet, la personne humaine qui, de par sa nature même, a absolument besoin d’une vie sociale, est et doit être le principe, le sujet et la fin de toutes les institutions " (GS 25 § 1).
Cette conception de l’homme, être social, tient avec une même intensité :
l’affirmation de la dignité de chaque être humain dans toutes ses dimensions
et celle de la responsabilité du sort de ses frères en humanité qui incombe à chacun.
Vous vous rappelez les premières pages du livre de la Genèse, qui décrivent les deux dérives destructrices de l’homme :
" Adam, où es-tu ? " L’homme qui se coupe de son origine filiale, qui se cache de Dieu. Puis quelques pages après :
" Caïn, où est ton frère Abel ? - Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? " L’homme qui se coupe de la vie fraternelle et de sa responsabilité à son égard.
La Genèse pose ainsi l’une des sources de notre anthropologie chrétienne qui nous rappelle toujours que nous sommes reçus, que nous sommes donnés, et en même temps que nous sommes solidaires et responsables les uns des autres. Cette conception de l’homme comme un être social veut du coup tenir avec la même intensité l’affirmation de la dignité de chaque être humain, reçu de Dieu et appelé à la vie avec Dieu et pour lequel Dieu veut un cheminement total dès ici bas. L’Eglise affirme que l’individuel et le collectif ne sont pas des contraires, qu’ils ne sont pas deux termes alternatifs ni antagonistes, mais au contraire, qu’ils se renforcent mutuellement. Cette dynamique mutuelle de l’individuel et du collectif est la structure même du Bien Commun.
C’est à partir de là que s’est élaborée une notion du Bien Commun qui prend en compte ces deux dimensions.
2 - Cette notion du Bien Commun a ceci de particulier qu’elle est donnée, qu’elle existe en elle-même comme un préalable : elle englobe tout ce qui contribue à définir et à protéger l’inaliénable dignité de l’homme, de la personne humaine et tout autant ce qui a trait au vivre ensemble, aux droits de l’autre et des autres.
C’est une valeur comme le bien, le vrai, le beau, le juste, etc. Valeurs qui sont des données fondatrices, alors même qu’on ne cesse de découvrir leur ampleur, leurs implications concrètes. Elles sont comme des sources qui n’ont jamais livré tout ce qu’elles sont et dont on ne peut s’écarter sans risquer de se détruire, de se perdre.
Le Bien Commun est de cet ordre. Il est un idéal à poursuivre. Il n’est jamais complètement atteint. On ne peut s’en écarter sans se perdre, sans s’assécher. Nous n’arrivons pas à en définir les composantes décisives et définitives et cela est bien normal puisqu’il s’agit, dans une anthropologie de responsabilité, que chaque génération en poursuive le contenu qu’elle a reçu de celle qui la précédait.
3 - Étant une valeur fondatrice, absolue, il est possible à tout homme de le connaître, de le pressentir, de s’y ouvrir. Il dépasse les sphères culturelles et religieuses qui en donnent des expressions partielles.
Le connaître est à la portée de tous, même si aucun individu ni aucun groupe humain ne peut prétendre pouvoir en dire le dernier mot.
4 - Paradoxe stimulant : le Bien Commun, s’il ne peut être défini par un catalogue concret exhaustif, demeure pourtant l’instance critique qui permet à l’humanité d’avancer dans sa recherche, dans sa mise en œuvre. C’est-à-dire dans sa quête du bonheur, du développement de tout l’homme et de tous les hommes.
Le Bien Commun est donc d’abord et avant tout une instance critique, un point de référence à l’aune duquel sont jaugées les valeurs qui sont promues dans les diverses sociétés.
C’est plus une instance critique de notre action, de notre choix, une valeur à partir de laquelle nous allons apprécier les choix que nous faisons individuellement ou collectivement. Le Bien Commun, à ce titre là, va apparaître dans un paradoxe un peu stimulant : il est à la fois un catalogue qui doit peu à peu prendre chair, prendre corps, décrire comment nous devons le mettre en œuvre, mais en même temps il sera toujours là pour critiquer ce que nous mettons en œuvre, pour essayer de le réévaluer, pour essayer d’aller encore plus loin dans sa recherche alors que nous en avions déjà décrit certaines limites.
Lorsque le concile Vatican II s’aventure à le présenter plus qu’à le définir, pour dessiner de manière plus concrète son contenu, il dira :
" Le Bien Commun, c’est-à-dire cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée, prend aujourd’hui une extension de plus en plus universelle et par suite recouvre des droits et des devoirs qui concernent tout le genre humain. Tout groupe doit tenir compte des besoins et des légitimes aspirations des autres groupes et plus encore du Bien Commun de l’ensemble de la famille humaine " (GS 26 § 1).
On peut donc définir le Bien Commun comme la raison d’être morale d’une société humaine, son horizon, ses perspectives. Et il est possible d’en parler au sujet de toutes les formes de société, des plus petites jusqu’aux plus grandes, depuis la famille jusqu’à la communauté universelle, en passant par les nations, les associations professionnelles et culturelles, les entreprises, que sais-je encore.
5 - Étant donné comme instance critique, et non comme structure ou système social défini et unique, il se déplace donc en parallèle avec l’évolution sociale.
On pourrait dire que ce qu’on peut mettre sous ce vocable varie dans les temps et les lieux à cause des évolutions des diverses sociétés, mais le rapport du Bien Commun à la société, lui, reste constant : il est l’espace de l’interrogation sur la relation personne - société et sur les valeurs qui doivent présider à la vie en société. Dans son rapport à la société il est donc universel et planétaire.
Paradoxalement, il apparaît à la fois comme fondateur du social, c’est-à-dire de la cohérence des diverses sociétés et des divers niveaux de société afin qu’elles n’explosent pas, mais en même temps il est fondateur du changement social pour améliorer toujours plus et mieux, cet équilibre salutaire et indispensable, ce rapport personne - société, à tous les stades de son évolution.
6 - Pour que cet idéal se réalise, il faut que tous reconnaissent son statut de fondateur, l’acceptent comme référence dernière pour les choix de société et il faut qu’en même temps chacun veuille participer à son avènement, c’est-à-dire sache tenir compte du bien des autres au-delà même du groupe auquel il appartient.
C’est à ce niveau qu’intervient le seuil de l’éthique, c’est-à-dire du regard moral porté sur les décisions individuelles et collectives en fonction de ce qui est reconnu par chacun et par tous comme le Bien Commun reçu, donné.
7 - Aussi ne serez-vous pas étonnés que l’enseignement social de l’Eglise insiste sur les enjeux de l’éducation, de l’information pour que le Bien Commun émerge clairement dans la conscience de chacun. Cela passe par le développement compris dans son sens le plus large qui permet surtout aux individus de " coopérer de manière vraiment humaine au Bien Commun " (GS 60 § 1).
Accéder à la notion de Bien Commun nécessite que l’information et l’éducation s’en préoccupent et en fassent un de leurs objectifs. Car ce n’est qu’à cette condition qu’il est possible d’y participer.
Contribuer à son obtention est alors une des tâches confiées aux individus, aux entreprises économiques (GS 68), au système éducatif, à l’Etat, aux organisations sociales, à l’information, à la communauté des nations.
Il y a vraiment là quelque chose qui est en nous mais qui, comme je le disais au début, nécessite pour se révéler qu’une formation accompagne cette prise de conscience.
8 - Ce travail d’éducation, de conscience commune, est d’autant plus important qu’il permet à un groupe humain d’arriver à la reconnaissance de ce qu’est le Bien Commun ici et maintenant.
Il permet de suggérer ce qui est bien pour la personne et la société, parce qu’il est pour la personne comme pour la société le Bien, avec un B majuscule, auquel chacun aspire ou se soumet. C’est ce rapport entre l’épanouissement personnel qui est premier et la vie en société.
La cohésion sociale viendra de là et elle se fondera alors sur un certain nombre de valeurs : la vérité, la paix, la justice, l’égalité juridique des citoyens, la liberté sous toutes ses formes, les droits et les devoirs de la personne et de la société, l’organisation du travail, la répartition des richesses, etc.
Au sommet de la hiérarchie des valeurs, le Concile met " la dignité de la personne humaine " à laquelle tout doit être subordonné (GS 26). Le respect de la personne humaine sera toujours un lieu précis de vigilance : " La personne représente le but ultime de la société " (Catéchisme 1929).
Par ce même principe se dessine ce qui est mal ou mauvais parce que contraire au Bien Commun et en particulier contraire à la dignité de la personne humaine. Les textes du Concile vont citer les atteintes au respect de la personne humaine (GS 27), les injustices et les trop grandes inégalités (GS 29), les pauvretés (GS 84), les égoïsmes nationaux (GS 82), la non prise en compte des autres et l’absence de souci pour la solidarité (GS 30 § 1).
Le Concile cite encore comme étant contraire au Bien Commun une série de comportements d’accumulation : la conservation pour soi de moyens financiers, matériels ou spirituels inemployés (GS 65), la très grande propriété, les latifundia (GS 71). Le stockage à des fins égoïstes et individualistes (GS 30-31) qui s’oppose à la mise au service de la communauté des hommes ou au partage, est une atteinte au Bien Commun car c’est " un droit et un devoir de participer au progrès de la communauté " (GS 65).
9 - Le Bien Commun est source d’organisations et d’institutions, tant au niveau national qu’au niveau international (GS 82.30.31).
Ces institutions doivent assumer la pérennité de ce Bien Commun dans l’organisation sociale et politique qu’elles mettent en œuvre et en ne cessant pas d’obtenir un équilibre toujours meilleur dans le rapport personne - société.
C’est là que l’Etat trouve la légitimité de son pouvoir.
C’est au nom du Bien Commun qu’il devra réguler les intérêts particuliers. Il est plus qu’un outil au service des citoyens. Il est au service du Bien Commun et des valeurs à promouvoir. En cela il est lui aussi soumis au Bien Commun et son fonctionnement sera apprécié à cette même lumière.
Aussi, si le Bien Commun n’induit pas une forme politique particulière, il exige des formes politiques que se donnent les peuples de favoriser la participation de tous (subsidiarité) et le respect de chaque personne (les libertés).
L’Etat n’est légitime que s’il promeut tant les personnes et leurs droits que le corps social tout entier. C’est la grandeur de la vie politique.
Fondement du politique, il en désigne aussi la limite : le politique ne peut tirer sa source que du principe de la supériorité du Bien Commun sur tous les autres champs.
Le Bien Commun est donc au service de l’avènement d’une société de justice, de paix, de liberté, de fraternité, de responsabilité et d’engagement. Son horizon est celui de l’humanité entière, aujourd’hui plus que jamais.
10 - Je ne puis oublier ici que vous êtes des entrepreneurs et dirigeants chrétiens et que vous avez des responsabilités importantes et difficiles dans le monde économique. Vous l’avez évoqué dans vos interventions.
Vous êtes rompus aux notions de destination universelle des biens de la création, à celle de la création, de la co-création et de la redistribution de la richesse, à la subsidiarité, à la liberté d’entreprendre, au profit raisonnable, à l’épanouissement des personnes qui sont des repères connus de l’enseignement social de l’Eglise.
Autour de cette notion du Bien Commun, j’ai essayé de repérer dans les textes les plus récents du Magistère ce qui était peut-être des insistances nouvelles, et j’en ai retenu trois.
Je pense à la notion de régulation raisonnable des marchés et des initiatives économiques (Catéchisme 2425). Elle indique que le marché, pas plus que la planification centralisée, n’est un mécanisme de régulation parfait pour atteindre le Bien Commun : " La planification centralisée pervertit à la base les liens sociaux... la seule loi du marché manque à la justice sociale " (2425).
L’Eglise catholique requiert un droit d’initiative économique mais celui-ci doit se conformer aux réglementations visant le Bien Commun (2429) et ne pas être au service de la recherche exclusive du profit, au détriment des personnes humaines (2432). L’État doit assurer les règles du jeu économique (2431).
Le Bien Commun est présenté, dans l’encyclique Centesimus annus en particulier, comme un équilibre entre les personnes, l’état, le marché, un équilibre qui respecte les initiatives de chacun de ces acteurs et leur capacité à résoudre leurs problèmes.
Je pense encore à la dimension internationale prise en compte de plus en plus (CA 58).
Au nom du Bien Commun est souhaitée la mise en place d’organisations internationales qui devront fonctionner comme l’Etat au niveau national, c’est-à-dire des institutions visant, en respectant la subsidiarité, à l’émergence et à la consolidation du Bien Commun (SRS 43). L’encyclique prend ainsi parti pour une économie organisée et non pas soumise aux seules lois du marché et aux ajustements spontanés.
Le Bien Commun appelle à la mise en œuvre d’une solidarité internationale, d’une coopération solidaire (SRS 22). Le Bien Commun invite à la confiance mutuelle et à la prise en compte de l’autre.
Il resterait à évoquer encore la notion de responsabilité par rapport à la sauvegarde de la création et à la solidarité intergénérationnelle qui sont encore éclairées par cette notion du Bien Commun.
Vous l’aurez compris, dans l’usage que le magistère fait de la notion de Bien Commun, il insiste plus sur sa fonction dans le lien social que sur un contenu précis.
Le Bien Commun entend inscrire la priorité de la personne humaine dans tous les domaines et organiser le rapport personne - marché, personne - État, en assignant des rôles précis à ces derniers et en faisant reposer sa légitimité non pas sur la force de la démocratie ou du pouvoir, mais sur le Bien Commun lui-même.
Le Bien Commun est ainsi, comme nous l’avons dit, cette instance critique fondatrice et stimulante qui pousse les hommes à aller toujours plus loin dans un vivre-ensemble qui recherche l’épanouissement de tout l’homme et de tous les hommes. Il ne vise pas seulement le bien-être des hommes et de l’homme, mais l’être bien des individus et des sociétés. Il désamorce les conflits en mettant chaque individu et chaque société devant sa responsabilité : celle de l’avènement d’un monde passionné de l’homme et soucieux du vivre-ensemble.
Il remet chaque homme et chaque société devant sa responsabilité de l’évolution du monde, de son humanisation progressive. Nous sommes responsables de ce que nous recevons et de ce que nous laisserons aux générations qui nous suivent. Et ce que nous nous transmettons de meilleur, c’est cette recherche passionnée du Bien Commun des personnes et de l’humanité.
QUESTIONS ET DEBAT
Docteur Dubois (Saujon)
Quelques réflexions à propos des interventions des deux derniers orateurs. Je voudrais parler de la liberté sur deux plans :
Celui de la personne, où il faut distinguer la liberté de la licence. Une phrase de Clémenceau dit : " être libre, c’est la capacité de commander à soi-même pour ne pas l’être par les autres ". La liberté, c’est donc d’une part de savoir maîtriser ses instincts et ses passions et d’autre part la capacité de savoir ce qu’il convient de faire. On est donc libre de faire ce qui est bien et il y a un lien entre liberté et Bien Commun.
Celui de l’engagement, c’est la liberté politique. Il faut plutôt parler d’indépendance et permettre aux gens d’être autonomes. L’Etat ne doit donc pas trop limiter cette indépendance. Un exemple, tiré du Soulier de satin : un conquérant espagnol (Almagro) reçoit un jour un envoyé du roi d’Espagne pour lui prendre son empire. Almagro dit à l’envoyé " entre toi et moi, il y a une différence considérable : toi tu agis au nom d’un maître qui t’a donné un ordre ; moi j’agis au nom de moi-même, et j’agis au sens de ce secret qu’il y a entre Dieu et moi et de ce besoin sacré qu’il a mis dans mon cœur. ".
Enfin, cet engagement ne doit pas être utopique : " le problème n’est pas de contempler le monde mais de le changer. " (Marx ou Engels)
Maryse Lavrard (Châtellerault)
J’ai une question à l’attention de Jean-Pierre Raffarin. J’ai bien entendu le sens, les valeurs sous-tendues et l’espérance qu’il porte à ce qui serait le Bien Commun, mais, en tant qu’élue de terrain je me pose la question du comment faire prendre conscience par chacun que ce Bien Commun dépasse les intérêts individuels voire même les intérêts collectifs alors que, évidemment, ce n’est pas du tout ce qu’on nous demande au jour le jour, surtout lorsqu’on sort d’une campagne électorale de terrain. Mon expérience d’élue et de mère de famille me fait dire qu’il y aurait deux terrains à travailler, mais je ne sais pas comment : celui de l’éducation et aussi, on en parle peu, de la télévision comme vecteur d’une référence qui n’est pas toujours celle du Bien Commun, mais qui est aussi, comme d’autres média, en partie sous la responsabilité de l’Etat. Alors, comment un homme politique peut-il agir sur ces terrains là ?
Jean-Pierre Raffarin
Hum… la matinée est bonne ! Merci Maryse ! Je pense qu’il y a une réponse et qu’il faut aller au débat. Je pense qu’il ne faut pas désespérer. Si aujourd’hui l’électeur, pour être très opérationnel, demande du concret et de la mesure, c’est parce que le politique a fait sa compétition sur le concret et sur la mesure. Si le politique faisait sa compétition sur les grands choix et s'il les expliquait avec clarté, le débat serait sur les grands choix et sur la clarté. C’est parce que le politique fait du marketing qu’il propose une mesure et qu’on discute de la mesure ! Mais, très vite, si vous partez de la mesure et que vous remontez à l’idée, vous verrez qu’il y a de la passion pour le débat. Le problème, c’est que la campagne électorale, c’est trop tard, c’est pour ça qu’il faut commencer avant.
Cela veut dire que nous avons là un débat et, avec Monseigneur forcément une différence de fond, qui fait qu’à un moment nous, politiques, devons chercher le clivage politique entre ce que nous pouvons proposer et ce que propose l’adversaire. Et donc d’expliquer les choix. La démocratie, c’est le choix, et c’est donc tout à fait honorable d’expliquer les choix. Là où la démocratie est faible, c’est quand on fait choisir entre 35 h et 36 h, mais si on faisait choisir entre ce qui pourrait être le courant historique des philosophies de la confiance, de Camus, de Aron, de Tocqueville, de l’humanisme libéral et qu’on pourrait opposer (et là, je rentre dans le champ politique et je serai donc bref) à toutes les philosophies du soupçon, à toutes celles qui entrent dans la logique d’un déterminisme et dont on pourrait dire que certaines formes de socialisme sont des enfants, on aurait alors des débats très intéressants. Dans l’éducation, prenez le débat sur l’intérêt de la valeur mérite, sur le fait qu’entre le bon prof et le mauvais prof il n’y a pas de différence, sur le fait que les résultats ne comptent pas … Je vous assure que si vous parlez dans un débat politique du mérite dans l’éducation, vous aurez des réactions enflammées ! Mais encore faut-il aller au débat sur les valeurs.
Il y a cependant un problème, pour les gens de bonne foi, c’est que le politique doit gagner, qu’il doit donc plutôt chercher la différence que ce qui rapproche. Il y a une différence avec vous, entrepreneurs, c’est que vous êtes dans une certaine logique de management de continuité, que vous passez progressivement d’une part de marché de 35 % à 36 % puis à 50 %. Nous, il nous faut la part de marché de 50 % un certain dimanche entre 8 h et 20 h ! Vous êtes dans la continuité, nous sommes dans le rendez-vous. C’est pour cela que nous avons de temps en temps du mal à nous comprendre. Il y a aujourd’hui tout un travail à refaire pour que le politique ne se définisse pas par rapport aux mesures de son programme mais par rapport aux grandes valeurs qu’il veut défendre.
Un dernier point relatif à un échec d’un gouvernement dont je suis solidaire, celui de la proposition de Jacques Chirac sur le Contrat Initiative Emploi qui était dans le programme de 1995, produit purement marketing d’ailleurs, pour dire " j’ai une mesure ". Tout le monde l’a oublié. Mais cette promesse marketing, qui a été mise en place dès juillet 1995, a coûté 40 milliards, sans avoir de réalité profonde. Qu’est ce qu’il reste au bout d’un certain temps ? Non pas la promesse de l’élu mais les 40 milliards et les deux points de TVA. Et tout ça parce qu’il n’y a pas un sens clairement défini. Il faut montrer en permanence que si je défends le dessin, c’est parce que je suis dans l’humanisme libéral, si je défends l’impunité zéro, c’est parce que je crois au libre-arbitre, si je défends la subsidiarité et la constitution européenne, c’est parce que j’ai un certain nombre de valeurs. Revenons en permanence au lien entre l’action et la pensée, et on retrouvera ainsi avec le citoyen un dialogue. Je ne sais pas si j’ai raison, ce que je sais, c’est que la course à la mesure est une course à la perte.
René Garandeau (Cognac)
Bonjour Monsieur Raffarin. Les entreprises participent en permanence au Bien Commun en finançant les charges sociales qui servent à assurer les retraites et la santé. Pour la clarté, envisagez-vous en 2002 un plan digne et solide et quels en seraient, en quelques mots, les grands axes ?
Jean-Pierre Raffarin
Je ne suis pas candidat aux élections présidentielles et n’ai pas une vision complète de ce qui sera proposé. Je comprends cependant ce que vous dites. Je crois qu’il faut avoir dans notre pays une reconnaissance claire de la valeur travail qui ne doit pas être une source d’aliénation mais une source d’épanouissement. Le fond de l’affaire de l’allègement des charges, c’est d’éviter de présenter le travail comme une source unique d’aliénation. Ma fille présente les concours aux grandes écoles : quand je la voyais devant la télévision, je lui disais " Fleur, il faut que tu bosses, ne compte pas sur autre chose, c’est ton travail qui va être ta force, bosse " et quand j’étais devant les électeurs, il fallait que je leur dise : 35 heures, peut-être même demain 34… et deux semaines pour les pères de famille, allez-y tranquilles ! " Le bonheur est dans le non-travail " à mes électeurs, " le bonheur est dans le travail " à ma fille ! Taxer aujourd’hui le travail comme on le fait montre qu’on ne traite pas le travail comme une valeur puisqu’on le pénalise et qu’on le sanctionne. Du point de vue du fond, il ne faut donc pas qu’il y ait cette sanction publique de la taxation. Du point de vue du développement économique, je vous renvoie simplement au texte de Monsieur Trichet, Gouverneur de la Banque de France, qui montre qu’il faut en France travailler plus et travailler mieux, qu’on est en train de perdre de l’investissement de manière pathologique et qu’il faut des heures supplémentaires. Voilà pourquoi je pense qu’il faut alléger les charges sur le travail.
François Hosteing (Saintes)
Une question que je voudrais poser à Monseigneur. On a parlé du Bien Commun mais je voudrais avoir des éclairages sur une question dont a peu parlé, celle du mal commun. C’est quoi, le mal commun, c’est peut-être ça qui nous empêche de faire le Bien Commun ? Merci de l’éclairage…
Jean-Pierre Raffarin
Elle est pour vous Monseigneur !
Georges Pontier
J’ai moins l’habitude que vous, par contre !
… Sur le mal commun, vous avez votre idée là-dessus, vous le rencontrez suffisamment souvent pour pouvoir le définir un peu. Si je prends le mal commun au niveau de ce que j’ai essayé d’exprimer, il se trouve là où nous oublions, dans nos réflexes ou dans notre manière de vivre, que nous sommes en société où nous sommes aussi responsables de l’épanouissement de l’autre. Le mal commun, c’est aussi quand nous définissons un peu trop vite ou de manière un peu trop limitée le Bien Commun auquel peut aspirer l’autre et que nous estimons que le bien dont il dispose lui suffit. C’est quand nous nous coupons de cette relation fraternelle avec l’autre, quand nous acceptons un peu vite que 9% du territoire ne soit pas couvert par la téléphonie mobile, que les 2/3 de l’humanité, ma foi, vive si pauvrement. Nous sommes tellement pris par nos affaires à nous que la place de l’autre, individu ou groupe humain dans la société, nous paraît justifiée : on ne peut pas faire autrement … On n’est plus alors dans cette dynamique fraternelle qui fait véritablement de nous des hommes.
Monsieur Harvard ( La Rochelle)
Une question à Monseigneur. D’une manière très sobre et discrète, je cherche à vivre ma foi chrétienne là où je travaille. Mon cas n’est pas unique car je subis des restructurations et essaye d’assurer un service de qualité tout en cherchant la solidarité. Ma question est très simple : un bon chrétien doit accepter la réduction du temps de travail et du salaire pour le Bien Commun, tout en maintenant de bons rapports avec ses collègues professeurs et étudiants, mais jusqu’où cela doit-il aller ? Dois-je me conformer, dans le cadre d’une restructuration, à tout ce à quoi on m’oblige ?
Georges Pontier
Il semble que vous posez vraiment la question qui est sûrement celle de la plupart d’entre vous. Elle est très située, dans le système économique d’aujourd’hui et ses règles, et vous êtes dedans. Je ne crois pas qu’il y ait un système, politique ou économique, dans lequel il n’y ait pas une marge de manœuvre, qui a été évoquée tout à l’heure, que je ne puisse déjà utiliser pour être en accord avec ma conscience. Deuxièmement, en tant que chrétien, il y a l’engagement politique : en tant que citoyen, je vais prendre mes responsabilités pour faire bouger le système vers une manière qui me paraît plus respectueuse du Bien Commun. Enfin il me reste l’objection de conscience : je quitte cet engagement économique et je vais faire autre chose. Certains font cela, mais… il ne faut pas souhaiter qu’il y en ait trop !
Claude Guilmault (Parthenay)
Une question pour Monseigneur au sujet du point 5 que vous avez évoqué. Pour être fondateur du changement social, René Macaire, philosophe chrétien qui a vécu à Poitiers, recommandait d’abord une réflexion et une action sur soi qu’il appelait le devoir de mutance. Un de ses ouvrages porte ce titre ; il s’agit d’actions pour se changer soi-même, pour être plus efficace et pour pouvoir changer la société. J’aimerais avoir votre réflexion sur cette approche.
Georges Pontier
C’est cet effort dans le travail sur soi-même que chacun est invité à faire, comme l’a souligné le premier intervenant tout à l’heure.
Je ne crois pas qu’on puisse l’opposer à l’investissement que l’on doit avoir pour le changement de la vie en société. Je comprends ce que vous disiez et il me semble que dans ce changement sur moi-même, il y a la prise en compte de mon rapport à l’autre dont je ne peux pas faire l’économie. Ce travail sur moi est premier et fondamental et il n’y a que moi qui puisse le faire, mais pour le faire j’ai besoin de m’engager dans le changement pour les autres.
Cette double dimension personnelle et communautaire qui nous fonde en tant qu’êtres humains nous conduit en tous domaines à ne pas faire ceci ou cela mais ceci et cela. Il faut bien que je fasse les deux ! Mais, vous savez, je dis ça parce que vous m’avez obligé à parler !…
Michel Henry (Poitiers)
Juste pour faire écho à ce que vient de dire Monseigneur Pontier, je rappelle les deux objectifs de notre mouvement qui sont la conversion personnelle du dirigeant et l’action dans le monde et sur les mentalités.
Monsieur X
Ma question est pour Monsieur Raffarin : vous avez parlé de politique marketing qui cherche à coller à l’opinion. Ce qui conduit sur certaines questions vitales telles que l’éthique, par exemple, à des positions qui me paraissent étonnantes et à des choix politiques surprenants. Vous faites appel à des experts, ce qui entraîne une énorme réglementation. Du coup je me demande comment vous pouvez garder votre libre-arbitre, c’est-à-dire prendre des décisions en votre âme et conscience sur le sujet fondamental qui est le Bien Commun de demain ?
Jean-Pierre Raffarin
Vous m’obligez aussi à répondre ? … Je crois que dans notre société, nous avons un mauvais dialogue entre scientifiques et politiques, en fait ce dialogue n’existe pas vraiment et se pose donc tout le problème de l’expert qui est, en fait, en confusion de responsabilité dans son faux dialogue avec le politique. Je crois que nous avons un vrai travail à faire : si vous me demandez mon avis personnel sur les O.G.M., je suis quand même obligé de prendre l’avis de gens plus compétents que moi et d’arbitrer en fonction d’un certain nombre d’avis. Question opérationnelle : faut-il, ou pas, soutenir des expérimentations d’O.G.M. dans le marais poitevin ? On prend quelques avis et on applique un principe de précaution qui est aussi un principe de non-décision et qui protège en attendant une certaine clarté. Je crois qu’on en sortira en allant au fond des débats et de l’éthique de délibération dont parle Edgar Morin et qu’il nous faut inventer. Avec comme problème difficile, et particulier à la France, le fait que la clarté ne peut venir que d’en haut, d’un " Comité National ".
Je crois que dans cette république de proximité, il faut que l’on fasse vivre les débats au niveau du territoire, au plus près des gens, avec les experts locaux, qui existent. Et le politique assumera ses responsabilités, car nous sommes là, comme d’ailleurs le dirigeant d’entreprise, au même niveau de décision, c’est à dire au niveau du choix. Nous n’échapperons pas à ce manichéisme de la décision. Monseigneur dit " il faut la première chose et la deuxième ", le chrétien dit cela dans sa vision ; le décideur, dans sa fonction, doit dire " la première ou la deuxième ". Le politique trouve sa grandeur dans sa décision. Je me bats contre le choix qui a été fait de faire du politique un expert. Je me bats donc pour la suppression de l’E.N.A. car l’E.N.A. sert aujourd’hui à faire que l’expert devienne politique. C’est la loi du sous-préfet qui a appris à faire croire qu’il est là depuis toujours et pour toujours alors qu’il n’est que de passage (je ne dis pas cela pour celui de Saintes qui est très bien) ; les sous-préfets ont été formés pour donner le pouvoir à l’expertise. Il faut revenir à un métissage du politique. Et je reviens à ce que disait Maryse tout à l’heure : le politique doit trouver son énergie de fond dans les débats qu’il crée. Je sais bien que du point de vue de l’Eglise le clivage que je mets en avant entre économie libérale et socialisme est gênant parce qu’il n’y a pas un système politique qui puisse prétendre être celui qui guide le Bien Commun. C’est la position de l’Eglise, que j’accepte en tant que chrétien, je suis lucide sur mon manichéisme, mais il n’empêche qu’avec les socialistes je dois faire en sorte qu’ils sont déterministes et que moi je suis pour le libre-arbitre, eux sont pour l’utopie et moi je suis pour la société de projets, ils sont pour l’Etat républicain et moi pour la république de proximité. Il faut provoquer et faire vivre les débats ; nous en avons fait un concrètement sur le ferroviaire hier ici avec les cheminots, pour éclairer le politique.
Je pense que ce qui tue le politique aujourd’hui, c’est que l’idée du mandat n’a pas de fin en tant que telle. Le politique est un homme ou une femme qui va faire ça toute sa vie et qui va devenir en quelque sorte sens de sa fonction. Et vous avez déclaré dans votre campagne, Madame le Maire, ne vouloir faire qu’un nombre limité de mandats ! La vraie limite au cumul des mandats devrait être le nombre de mandats : on n’est pas propriétaire du fauteuil ! Sinon il peut arriver de choisir la non-décision pour lui permettre de durer. La politique, c’est tragique, ce n’est pas un sport, elle est d’une exceptionnelle violence. Tout ce qui nous arrive est public : les gens que vous croisez dans la rue connaissent vos victoires, ça va bien ; ils connaissent aussi vos échecs, ça va moins bien ! Et comment assurez-vous l’avenir ? Vous l’assurez quand vous êtes fort, et alors vous n’avez pas envie de partir. Le destin d’un homme politique est d’abandonner la politique au sommet de sa puissance. Et ça, c’est une petite tragédie.
Dominique Aubrun
Je donne maintenant la parole à notre président national, Jean Brunet-Lecomte pour une rapide conclusion de la matinée.
Jean Brunet-Lecomte
En deux minutes, ce ne sera évidemment pas une conclusion. Je suis particulièrement heureux de participer à ces Assises sur le thème du Bien Commun. C’est un thème qui est très cher à notre mouvement, au niveau national. Plusieurs Assises régionales ont travaillé sur cette question et il nous est très cher parce que, vous l’avez dit, Père, le Bien Commun est la référence morale essentielle et parce qu’aujourd’hui, dans le contexte économique et social dans lequel nous vivons, et on le voit bien à travers le processus dit de refondation sociale ou parce que nous le vivons dans nos entreprises, celles-ci sont complètement en lien avec leur environnement et elles sont très interpellées par le Bien Commun de leur propre entreprise. Ce thème sera d’ailleurs, à la formulation près, celui des Assises Nationales qui auront lieu à Paris en février prochain. Je vous y invite tous, y compris Mesdames et Messieurs les responsables politiques, puisque nous aurons le dimanche matin de ces Assises un vaste débat, déjà engagé par toute une série de travaux, avec les responsables politiques et syndicaux de ce pays.
Trois choses qui m’ont particulièrement touché et que je voudrais relever, parmi ce que vous avez dit ce matin :
La première, c’est que le Bien Commun pose la question essentielle de la fin de l’homme et de notre responsabilité à créer au mieux les conditions pour que cette fin de l’homme soit possible ou assurée. La fin de l’homme, pour moi chrétien, c’est évidemment l’amour de Dieu, nous l’avons largement dit ce matin, et l’amour du prochain. Vous l’avez nettement dit et c’est essentiel, surtout dans notre société où on voit bien que les moyens prennent souvent le pas sur la fin. On le voit dans cette folie de l’avoir, que ce soit dans la frénésie de l’achat de consommation ou dans la recherche du toujours plus de pouvoir.
Le deuxième point, c’est l’importance de la politique, de la société civile et des corps intermédiaires. Si nous, entrepreneurs, nous engageons dans les corps intermédiaires et dans la politique, nous avons nécessairement une confrontation entre les logiques que nous vivons en entreprise et celle du citoyen, entre l’existence pleine de chacun et la réalisation de la communauté des hommes toute entière. Nous avons, nous, responsables d’entreprises, politiques, de corps intermédiaires et de mouvements, une réelle responsabilité à combler le vide dans le discours politique, le vide du spirituel et le vide de l’éthique. Face au risque de cette emprise de la norme, de la réglementation, nous avons à remettre à sa place la sphère privée par rapport à la sphère publique qui est à ce jour très en deçà du respect minimum des hommes et des femmes et de nous-mêmes.
La troisième chose, bien sûr, qui m’a touché, c’est que nous avons une part importante, par notre attitude, dans la recherche et la réalisation de ce Bien Commun. Et, à cet égard, je suis toujours frappé que nous ayons à répondre à l’appel de ce Royaume qui nous est déjà donné. Nous avons à faire en sorte que toutes nos actions soient fondamentalement médiatrices de la Parole et à assumer nos contradictions par l’Amour qui nous est donné et par l’amour que nous donnons.
Je terminerai en disant que je suis toujours surpris de voir la densité et la générosité de ceux qui se sont exprimés, et vous avez été nombreux à le faire ce matin, comparé à ce qui ressort dans les média, que je n’accuse pas particulièrement parce qu’on a les média qu’on mérite. Dans ma situation de Président National, qui a l’opportunité de rencontrer un certain nombre de responsables politiques et économiques de ce pays, je suis frappé de voir la pauvreté et la difficulté des dialogues. En tant que chrétiens, je crois que nous avons, quelles que soient nos responsabilités, à oser un peu plus dire la Parole que nous avons reçue car elle est vraiment attendue et nécessaire. Merci beaucoup.
Bernard GINISTY
Philosophe de formation, spécialiste de Gaston Berger lui-même entrepreneur et philosophe.
Carrière dans le secteur sanitaire et social en tant que spécialiste de la formation des hommes.
Directeur de Témoignage Chrétien.
Chargé de cours à l'institut catholique de Paris.
Trésorier national d’ATTAC.
Auteur de plusieurs ouvrages et de divers articles.
Le dogme du XXe siècle
ous avons abordé ce matin la question du Bien Commun. Qui a le monopole du bien ? Qu'est-ce qui est commun ? Cette idée du Bien Commun est le grand oublié du siècle qui s'est achevé et que je caractériserai par un siècle monomaniaque. Ce que j'appelle la monomanie c'est l'absolutisation d’une seule dimension de l'existence humaine. Au 20e siècle, un dogme a été commun à l'Est et à l'Ouest, commun aux deux idéologies dont on nous a parlé ce matin : le libéralisme et le socialisme. Ce dogme, je l'exprimerai ainsi : " cherchez, premièrement, le royaume de l'économique, et tout le reste vous sera donné par surcroît. " On a simplement divergé sur les moyens. A l'Est on a dit "c'est par la planification étatique ". A l'Ouest on a dit "c'est par le marché". Mais nous avons été tous monomaniaques parce que nous avons donné à l'économie la fonction anthropologique majeure pensant que la vie sociale et culturelle en découlerait automatiquement. C’est là finalement un reste du scientisme du XIXe siècle qui voudrait nous faire croire qu’il n’y aurait qu’une " science " de l’économie. Or, il n'y a d'économie que d'économie politique. L'économie, ou elle exclut ou elle est solidaire, mais l'économie n'est pas un espace neutre.
Ces dogmes du 20ème siècle, ils s'écroulent les uns après les autres. S’il est vrai que pendant les 30 Glorieuses la richesse économique a été de pair avec le progrès social, toutes les statistiques qu'elles soient nationales ou internationales le montrent, s’il y a toujours un certain progrès économique, les écarts sociaux augmentent. L'analyse marxiste, elle aussi, n'est plus aujourd'hui adaptée à la situation. Le capitalisme le plus traditionnel et le plus caricatural, celui de l'exploitation pouvait s’exprimer par " je t'exploite pour gagner de l'argent ". Or, aujourd'hui c'est beaucoup plus grave car l’économie de centripète est devenue centrifuge. Le discours aujourd’hui est : " je t'exclus pour gagner de l'argent ". Et je t'exclus que tu sois compétent ou pas car la productivité consiste à produire plus avec le moins d’hommes possibles. Ceci d'ailleurs crée au niveau du mouvement social des problèmes tout à fait nouveaux. Autant l'exploitation crée de la solidarité : cent O.S. dans une entreprise sont objectivement solidaires, autant l’exclusion renvoie à l’individualisme : cent chômeurs à la porte d'une usine sont objectivement concurrents. Et donc, tout est brouillé aujourd'hui, que l’on soit de droite ou de gauche.
Le Bien Commun en crise
L’expert à la place du politique.
Dans cette panne, on essaie de continuer un certain nombre de monomanies. Dans la tradition judéo-chrétienne, on appelle ça des idoles. Qu'est-ce que c'est qu'une idole ? Une idole c'est une construction fabriquée par l’homme qu’il prend tout à coup pour un dieu, c’est à dire pour un destin, ces fameux " incontournables " chers aux technocrates. Tout ceci n'a rien à voir avec le Bien Commun. J'ai dit tout à l'heure que dans mon parcours personnel j'avais une formation philosophique et avais exercé des responsabilités de chef d'entreprise. Je me suis aperçu que mes amis universitaires qui n'étaient qu'universitaires ou mes amis chefs d'entreprise qui n'étaient que chefs d'entreprise, risquaient de passer à côté de ce qu'on appelle ce Bien Commun. Le Bien Commun n’est pas de l’ordre de l’expertise, mais il donne sens à toutes les expertises. Un chef d’entreprise dirige des gens plus experts que lui et il donne un sens commun à tous les départements de son entreprise. Or que voyons-nous au niveau politique ? Le ralliement à la monomanie économiste fait que les problèmes de gestion remplacent les questions politiques. On l’a dit ce matin : l’expert prend la place du politique En quoi le politique, qui est le décideur, peut-il, une fois écoutés les experts, prendre sa décision ?
Le sens dans tous ses états
Je vais tenter de répondre en disant, reprenant une expression devenue un peu trop journalistique, l’homme politique, le chef d’entreprise, c’est celui qui porte le sens. Le sens c'est quoi ? On a une façon un peu limitée de concevoir le sens. Dans la langue française le mot " sens " a trois significations. En premier lieu, la signification, les valeurs profondes, ensuite la direction concrète qu'il faut prendre enfin la sensualité, on parle des cinq sens. Etre dans le sens, c’est avoir des repères, des valeurs, une signification du monde ; un itinéraire précis qui incarne concrètement un projet ; mais aussi la prise en compte du corps et sa sensualité. Le grand malaise de notre société est d'avoir séparé les trois. Il y a des professionnels de la " signification ". Il y a des professionnels du " concret ", et il y a des professionnels de " l'érotique ". Le Bien Commun, le sens, c'est lorsque chacun peut accéder à ces trois dimensions de l'existence. Pour un chef d'entreprise, cela signifie qu'il se réfère à des valeurs fondatrices, qu’il est un homme de décision qui sait où il va, et enfin, à travers le mot horrible "gestion des ressources humaines", qu'il est capable de percevoir la sensualité des rapports humains. Le Bien Commun, que ce soit pour soi-même ou dans une société, c'est tenir ensemble ces trois dimensions que notre société schizophrène ne cesse de séparer pour mieux les marchandiser. En guise de signification, vous avez le marché du new age, en guise de direction l’invocation non critique à une croissance et une consommation indéfinie, en matière de sensualité, c’est le marché de l’érotisme.
Autre schizophrénie : la séparation entre les professionnels de la critique et les professionnels de l’action. Or l’action n'a de sens que si elle est accompagnée d'une critique, à condition que cette critique soit à l’intérieur même de l’action et non venue de je ne sais quel empyrée idéaliste. Cela rejoint ce qui a été dit ce matin, à savoir que le chemin vers le Bien Commun passe par un va et vient entre la théorie et la pratique. On nous a inculqué à l’école un schéma intellectualiste qui ne correspond pas à l’histoire du vivant. On nous a laissé croire que toute action découlait d’une théorie comme s’il s’agissait d’une équation. L’être humain n‘a pas décidé, après réflexion, de venir à l’existence. Il se découvre peu à peu vivant et passe sa vie à tenter de découvrir les raisons de vivre. On est toujours déjà dans une situation. L’erreur intellectualiste consiste à croire que l'on pourrait penser dans un univers en dehors de situations concrètes. On ne vit pas dans un univers aseptisé. La vie est ce va et vient constant entre des expériences, des actions, des risques que je prends et entre une analyse et des interrogations.
Que mesure-t-on ?
Quand on parle du Bien Commun il faut dire quelles valeurs le mesurent. Trop souvent, la monomanie économiste traduit ce Bien Commun en termes de PNB. Comment est alors calculée cette " richesse " à laquelle se réduirait le Bien Commun ? Nous avons décidé que la richesse consistait à l’addition d’échanges marchands, quels que soient par ailleurs la nature de ces échanges. Savez-vous, par exemple, que les accidents de la route et leurs conséquences génèrent des centaines de milliards de PNB et plusieurs centaines de milliers d’emplois ? Quand nous disons que le PNB augmente, nous additionnons des échanges monétarisés, que ce soit celui qui existe entre un client et un commerçant ou une voiture et un platane. Nous avons décrété que la richesse était la somme des échanges mesurables monétairement. D’autre part, la somme des richesses non monétarisées est largement supérieure à ce que représente le PNB. Du bricolage et du jardinage pratiqué par des militances Français, au bénévolat, aux échanges gratuits, toute une économie non représentée dans nos palmarès est aussi importante que l’autre pour notre bien-être. Ce que l'on produit, ce qui nous fait vivre n'est donc pas forcément mesuré à l'étalon monétaire.
La croissance à en mourir
Tout ceci montre que la réduction du Bien Commun au PNB ou à un calcul économique passe à côté de la richesse des hommes. Comme le disent les militants d’ATTAC : " Le monde n’est pas une marchandise ". Je parle ici dans une instance qui se réfère à des valeurs chrétiennes. Heureusement que les gens n'écoutent pas trop les sermons des curés, ou des pasteurs, ou des rabbins, ou des bouddhistes parce que se serait la catastrophe économique. Si tout d'un coup les gens se mettaient à moins consommer, à vivre sobre et sage, à pratiquer les Béatitudes, ou toute autre sagesse religieuse ou laïque, ce serait aller contre ce qu'on nous présente aujourd'hui comme l'impératif absolu de croissance. Là aussi, regardons le vivant. Il y a une période en effet où la croissance est importante. Ensuite l'être vivant parvient à sa maturité et sa croissance s'arrête. Il peut alors jouir de cette maturité. Mais la monomanie économiste, inspirée par les schémas mécanistes du XIXe siècle pose la croissance comme indéfinie. Quand, dans un organisme vivant, une partie de cet organisme connaît une croissance proliférante, cela s'appelle un cancer. Une zone de notre corps qui connaît des taux de croissance débridée, c'est quelque chose qui est mortel. Pourquoi ? Parce que la loi de la vie n'a jamais été la croissance absolue. Les sciences biologiques nous enseignent que les croissances ne sont pas linéaires. A un moment donné, l’addition des quantités change les qualités. Faute de connaître les effets de seuil, l’économisme triomphant génère des désastres écologiques et sociaux qu’il est incapable de prévoir.
Enfin, le sens même du mot économie a changé. Quand j'étais gamin, on me disait d'être économe. Si on m'achetait un habit, on me disait qu'il devait durer, au nom de l'économie. Aujourd'hui, au nom même de ce qu'on appelait l'économie, j'ai une injonction de consommer alors qu'on me disait d'économiser. Nous sommes héritiers de millénaires de gens qui ont vécu dans la pénurie. Depuis une, deux ou trois générations nous vivons dans un canton de l'univers qui connaît une certaine abondance. L'économie est une science au niveau des besoins primaires de l'individu. Je peux en effet calculer le besoin de nourriture, de logement, de santé, d’éducation. Après, ça fonctionne à la pub ou ça fonctionne à la guerre. Quand il y a un malaise grave dans une société, on entend dire : "ce qu'il nous faudrait c'est une bonne guerre". Je crois que ces propos traduisent bien le caractère mortifère d’une économie laissée à elle-même. C’est un chef d’entreprise, Didier Llivio, ancien président du Centre des Jeunes Dirigeants, qui écrit : " Depuis vingt ans l’entreprise pour gagner fait perdre la société. (...) Nous sommes convaincus que le capitalisme non régulé explosera comme le communisme si nous ne saisissons pas la chance de replacer l’homme au cœur de la société ".
Quelques pistes d’évolution.
Passer de la prévision à la prospective.
Je voudrais reprendre ici la pensée de Gaston Berger, industriel et philosophe. A 45 ans il a quitté le monde des affaires où il avait bien réussi pour une carrière universitaire. Après la guerre où il prit des responsabilités dans la Résistance, il fait un passage dans l’Administration comme Directeur des Enseignements Supérieurs au Ministère de l’Education Nationale. Il crée ensuite le Centre d’Etudes Prospectives avant de mourir accidentellement en 1960. C'est donc lui qui a lancé l'idée de prospective malheureusement trop souvent confondue avec celle de prévision. Cette idée va nous permettre de retrouver les voies vers le Bien Commun. En effet, pour Berger, la prospective consiste dans les choix que nous faisons ensemble sur le souhaitable pour modifier le présent. Dans les sociétés traditionnelles, la répétition du passé était la norme, la référence c'était l'homme d'expérience, l'ancien. Les sociétés modernes sont des sociétés de la prévision qui extrapolent le présent vers le futur. Il y a plus de 40 ans, il analysait les impasses de ce système purement quantitatif qui ne fait que continuer une croissance dans les termes du présent. Il propose alors la démarche prospective. Ce n’est plus le passé qui pèse sur le présent comme dans une société traditionnelle, ce n’est plus la prévision qui hypothèque le futur au nom du présent, mais un choix de valeurs dans le futur qui permet de modifier le présent. Il a dit cela non pas simplement en philosophe, mais également en chef d'entreprise dans un texte superbe intitulé " Le chef d'entreprise, philosophe en action ". Ainsi, nul d'entre nous ne peut plus se reposer sur un Bien Commun donné une fois pour toutes par une religion, par une idéologie, par une science économique. Berger disait " nous entrons dans un monde où il n'y aura place que pour des inventeurs ".
Aujourd'hui, chacun est acculé à une démarche personnelle par rapport au sens et au Bien Commun. Ce n’est pas une question purement intellectuelle, c'est une question incarnée. Et qui s'incarne notamment à travers cette notion d'entreprise, ce qui veut dire aussi que nous sommes des entrepreneurs de nous-mêmes. Notre vie quotidienne est aussi une entreprise, je ne dis pas une entreprise marchande, mais une construction inventive. C’est ce que disait Monseigneur..., tout à l’heure : le Bien Commun est une instance critique, ce n'est pas un programme qu'il faut réaliser. Dans quoi cela va-t-il se traduire?
De la gestion des choses à la gestion du temps
Nous connaissons tous des agendas surchargés. La liberté pour ne pas se laisser engloutir par l’immédiat, c'est tenter de devenir " maître des horloges ". L’être humain a vécu des siècles de pénuries, et pendant les pénuries, il faut amasser pour conjurer l’avenir. Qu'a-t-on amassé ? Dans les sociétés rurales, de l’espace : le riche est celui qui avait le plus de terre. Dans une société bourgeoise capitaliste, on amasse de l'argent. Mais notre société est en face du problème du temps : à quoi servent les terres ou l’argent si je n’ai pas le temps de les transformer en art de vivre. On vit dans le temps, et le temps c'est quelque chose sur lequel je n'ai aucun pouvoir, personne d'entre nous peut dire s'il sera vivant demain. Je ne peux pas dire qu'aujourd'hui s'il pleut, les heures de pluie je les mets de côté pour demain. Le temps est quelque chose que je vis au moment où il passe, que je vis bien ou que je vis mal et sur lequel je n'ai pas de pouvoir.
Temps réel ou réalité du temps
Il y a une expression, je m'excuse pour les informaticiens dans la salle, mais j'en veux aux informaticiens de l’avoir inventé, c'est ce que l'on appelle "le temps réel". Le temps réel c'est l'immédiat, le temps de l'informatique. Si vous mettez votre doigt dans le feu, vous allez le retirer immédiatement, c'est du temps réel. Pour du temps réel il n'y a pas besoin d'un cerveau, il suffit d'une moelle épinière. Ce qu'on nous présente aujourd'hui comme la réalité c'est l'arc réflexe. Le temps humain, le temps de la démocratie, le temps politique du débat, le temps de la spiritualité, le temps de la recherche du Bien Commun, le temps de l'homme, ce n'est pas un temps réel au sens où nos informaticiens le disent. Mais cela constitue la réalité du temps humain, temps différé par rapport aux pulsions immédiates. Le temps réel, au sens des informaticiens, c’est celui de la machine. Parce que la machine est plus performante encore que l'arc réflexe de la moelle épinière.
Le temps humain ne se réduit pas non plus à des quantités. Car l’homme vit selon des rythmes, c’est-à-dire qu’il doit jouer avec des temporalités différentes. Si je suis un adepte de la diminution du temps de travail, j’ai peur que certaines dispositions de la Loi sur les trente cinq heures se réfèrent plus à une addition quantifiée d’heures de travail qu’au rythme de la vie des hommes. C’est ainsi que l’on peut voir des salariés " bénéficiant" des 35 heures, vivre encore plus mal car leur rythme de vie a été déstabilisé. J’ai peur que nous ne soyons en train de résoudre, avec 50 ans de retard, les questions posées par le film " Charlot dans les temps modernes". Le problème n'est pas une heure de plus ou de moins c'est un problème de rythme. Une des choses les plus difficiles que j'ai vécues en tant que responsable était d'être capable de jouer sur différents temps, car la réalité humaine se décline dans ces différents temps : le temps de l’entreprise, celui de la culture, de la vie spirituelle, de l’intimité etc.… Parce que le Bien Commun n’est pas un programme commun à réaliser, mais une asymptote qui guide la trajectoire de nos existences, la question de la gestion du temps en constitue le cœur. Ces trajectoires ne sont jamais linéaires, traversées qu’elles sont par les évènements de la vie.
Se laisser interroger par les valeurs chrétiennes
Ce qui m'a permis finalement de comprendre mon expérience de responsable d'une entreprise c'est un certain nombre de valeurs fondamentales de ma tradition chrétienne dont d’abord l'Incarnation. Tant que je cherche l'absolu ou Dieu dans les nuages je suis dans l'idolâtrie. Si quelque part Dieu existe il est incarné. Le chercher ailleurs c'est se raconter des histoires. Ce qui m’a été plus difficile, c'est de lutter contre une tendance qui met Dieu dans un ailleurs auquel j’aurai accès et le mal chez les autres. Accepter d’être responsable, c’est finalement, comme le dit le philosophe Emmanuel Levinas, citant dans toutes ces œuvres un propos de Dostoïevski dans Les Frères Karamazov, reconnaître que " Nous sommes tous responsables de tout et de tous, et moi plus que les autres ". J’ai enfin compris ce que voulait dire ce mot qui m'a beaucoup choqué dans le christianisme, celui de rédemption. L'attitude du Christ n’a pas consisté à calculer de quoi il était responsable. Il a accepté la solidarité totale avec toute l’histoire des hommes. Le bien et le mal ne sont pas séparés entre les gens, nous les portons tous en nous et à un moment donné cette responsabilité, il faut l’assumer.
Enfin, une autre valeur chrétienne m’a paru capitale dans cette quête du Bien Commun. Elle a été rappelée par Monseigneur Pontier quand il a dit : l'anthropologie fondamentale c'est de se rappeler qu'on est fils et qu'on est frère. Ce qui me frappe toujours c'est que la seule prière que le Christ ait enseignée ne comporte pas le mot Dieu. Ce n'est pas " mon Dieu, " trop souvent projection de nous-mêmes. Ce n’est pas " notre Dieu ", celui des fureurs identitaires, ce n’est pas " mon Père ", qui supposerait une aristocratie de la filiation. C'est " Notre Père ". Cela signifie que ce que je vise à travers le mot Dieu, l'absolu, ne peut se dire et se vivre qu’au travers de la reconnaissance d’une filiation et d’une fraternité universelle. Dans la tradition chrétienne, il n’y a de chemin vers le sens, le Bien Commun que dans cette fraternité universelle.
Nous avons été élevés dans des " catéchismes ", qu’ils soient religieux, laïques, scientistes. Or, les chemins vers le Bien Commun relèvent non pas d’un catéchisme, mais me référant à la tradition juive, d’une pédagogie " talmudique ". Quelle est la différence ? Les catéchismes nous apprennent qu’à une question, il y a une bonne réponse et une seule. Qu’enseigne-t-on à un petit Juif qui apprend le Talmud. On lui dit : à propos de ce verset de la Torah, il y a tel rabbin qui est un grand homme qui a dit ça et tel autre rabbin qui est aussi un grand homme qui a dit autre chose, et toi que penses-tu ? Je pense qu'il faut que nous devenions moins " catéchétiques ", mais un peu plus " talmudiques " par rapport à cette approche du Bien Commun. Ce Bien Commun, personne n'en est propriétaire et donc ce sont des débats, des confrontations, des interprétations dans une fraternité vécue qui nous permettront, non pas de le posséder, mais de peu à peu le découvrir.
Pasteur Laurent SCHLUMBERGER
Pasteur de l'Eglise réformée de France
e ne sais pas si vous avez encore du courage pour subir une intervention supplémentaire. C’est la loi du sport que nous pratiquons aujourd’hui et inévitablement un certain nombre de choses que je voulais partager avec vous ont déjà été dites, d’autres non. D’autres encore ont été dites dans un cadre différent, car au fond, et c’est peut-être à cela que je voudrais vous convier : tâcher de vous présenter à un moment de mon intervention le cadre dans lequel certains protestants appréhendent cette question du Bien Commun. Vous savez en effet qu’il n’y a pas une voie unique dans le protestantisme.
Je voudrais articuler mon intervention en quatre temps :
La question du Bien Commun est aiguë
La question du Bien Commun me paraît être une question particulièrement aiguë, pour quatre raisons au moins.
D'abord, pour vous, c'est une question quotidienne. Vue sur une affiche extérieure, cela pourrait faire question très désincarnée et lointaine, mais dès que l'on est entrepreneur, et on s’en rend compte en vous écoutant, c'est-à-dire dès que l'on se voit confier des moyens au service d'un projet, on doit rendre des comptes à ceux qui vous ont confié ces moyens et qui avec vous sont porteurs du projet. La question du Bien Commun se pose ainsi "en amont", en quelque sorte, de votre rôle d'entrepreneur. Elle se pose aussi "en aval". Car dès que l'on est dirigeant, c'est-à-dire lorsque l'on a la responsabilité d'une communauté de travail, et je me mets un peu dans ce lot car j’ai en charge le Bien Commun d’une cinquantaine d’églises ou de communautés dans la région, on doit rendre à cette communauté des comptes sur les orientations qui la guident et les décisions qui sont prises. Loin d'être rare et théorique, la question des biens mis en commun et de leur utilisation pour le bien de tous ceux qui y ont part est une question quotidienne. Quelle que soit la nature de l’entreprise, marchande, institutionnelle, y compris une Eglise, on en a parlé plusieurs fois, la compétence majeure que l’on attend d’un entrepreneur, c’est désormais la compétence managériale et non plus la compétence technique dans un domaine ou un autre.
Deuxièmement, au-delà du champ de l'entreprise, cette question est éminemment sociale. Elle concerne l'ensemble de la société et elle la travaille à plusieurs titres, mais sans doute bien plus douloureusement aujourd'hui qu'à d'autres périodes. La judiciarisation croissante des rapports sociaux en est un signe, parmi d'autres. Cette évolution témoigne de ce que la question du Bien Commun, ou encore du bénéfice partagé, se double de plus en plus d'une interrogation sur le mal possible, ou encore le préjudice subi. Cela me semble traduire un obscurcissement de cette notion de Bien Commun. Prenons un exemple. Un médecin confronté à une décision lourde s'interrogera en conscience sur ce qu'il doit faire. Nul doute qu'il s'appuiera pour cela entre autres sur son serment d'Hippocrate, qui a notamment pour fonction de l'éclairer dans des moments délicats. Mais ce médecin est aussi amené, et de plus en plus, à prendre en compte dans sa décision les recours juridiques éventuels du patient et de ses proches en cas d'issue malheureuse. Il en va de même pour toute personne qui prend des décisions à impact social. L'ombre de l'éventuelle victime plane déjà sur la recherche du Bien Commun.
Troisièmement, et c'est probablement l'évolution la plus importante depuis deux générations, la question du Bien Commun est devenue labyrinthique. Comme toute autre question sociale, elle subit la double influence de l'universalisation des échanges et de la parcellisation des attentes. L'universalisation des échanges, qu'on appelle aussi parfois un peu vite la mondialisation, conduit à une prolifération des normes possibles. Pour peu que je m'intéresse à la marche du monde, je sais désormais qu'il y a de multiples manières d'envisager la vie, les rapports sociaux, les valeurs morales, les religions, l'écologie, l'éducation, que sais-je encore; et je sais qu'une hiérarchie entre ces différentes conceptions est rien moins qu'évidente, puisque leurs effets pervers sont multiples et que tout fait système. Cette universalisation des échanges a un effet indéniablement positif. Elle favorise la tolérance et désamorce pour une bonne part l'esprit de croisade. Mais elle a aussi pour effet une parcellisation des attentes et même une individualisation des désirs et des normes. Car devant une telle complexité, la seule chose qui s'impose à moi, c'est mon désir. Plus je perçois la réalité de manière enchevêtrée, plus l'immédiat de mon ressenti me paraît le repère fiable et légitime. Or, la solitude du désir individuel, et d'un désir individuel posé comme indiscutable, rend suspecte l'idée même d'un Bien Commun, l'idée même d'une recherche d'un consensus sur des normes communes.
Enfin, la question du Bien Commun me paraît aiguë parce que dès lors qu'on la maintient envers et contre tout, elle demeure non seulement une question générale et partagée par définition, mais elle est tout autant une question intime. Elle peut faire l'objet d'un débat au cours duquel on échange des expériences et des idées, comme aujourd'hui, mais elle est également la question d'une conscience qui s'interroge elle-même et qui se juge. La quête du Bien Commun ne s'apaise pas seulement dans l'ordre du savoir ou de la conviction par exemple, mais lorsque nous examinons notre action et notre vie à sa lumière.
Quotidienne, sociale, labyrinthique et intime, la question du Bien Commun me paraît vraiment aiguë.
Le Bien Commun, un bien souverain ?
Dans la réflexion chrétienne, cette question du Bien Commun me paraît souvent rejoindre celle d'un bien souverain. Le mot n’a pas été prononcé aujourd’hui, mais la notion est apparue plusieurs fois et il arrive même que ces deux notions coïncident, qu’elles se confondent. Car si en effet il est possible de désigner un bien souverain, un bien majuscule, un bien idéal, alors la question des choix éthiques à faire ici et maintenant, la question du Bien Commun à discerner dans un contexte précis, aura reçue une bonne partie de sa réponse. Bien commun et bien souverain, c'est le deuxième temps dans la réflexion que je vous propose.
Cette articulation du bien commun et du bien souverain me semble en général s'articuler autour des trois logiques suivantes. J'y insiste, ce sont des logiques que je vais désigner, donc des positions typées, un peu caricaturées, sur lesquelles on ne s'arrête jamais vraiment mais dont on se rapproche ou l'on s'éloigne plus ou moins.
Première logique, que j'appellerai la logique "archéologique". Dans cette logique, le Bien Commun ici et maintenant est le fruit d'un bien souverain qui nous a précédés. Le bien souverain, c'était avant. C'était même sans doute au point de départ. C'était à l'origine. Depuis l'origine, les choses vont de mal en pis. Tout était bon et puis tout se déglingue. Est-il possible de restaurer l'origine bonne? En tous les cas, on peut au moins essayer de s'en approcher ou de freiner une évolution qui ressemble trop souvent à une dégradation. Un motif classique de cette logique dans la culture chrétienne —je dis bien dans la culture chrétienne et non pas dans la Bible elle-même— ce serait l’image du paradis perdu. Mais on trouve également une telle attitude, sécularisée, dans certaines formes d'écologie bornée et passéiste. A propos du Bien Commun, cette logique me semble déboucher sur une posture conservatrice: il s'agit de préserver l'état des choses, du monde, de l'homme.
Seconde logique, que j'appellerai la logique "téléologique". Dans cette logique, le Bien Commun ici et maintenant est le fruit d'un souverain bien qui n'est pas encore là. Le bien souverain est devant nous. C'est notre point d'arrivée. C'est la finalité. Les choses peuvent et doivent aller vers leur perfectionnement. Il s'agit de réaliser des potentialités qui ne sont pas encore épanouies. Est-il possible d'atteindre ce plein épanouissement? En tous les cas, on peut y contribuer en se fiant à sa nature profonde. Un motif classique de cette logique dans la culture chrétienne, ce serait le pèlerinage. Mais on trouve également une telle attitude, sécularisée, dans l'idée du progrès. A propos du Bien Commun, cette logique me semble déboucher sur une posture réformiste: il s'agit de progresser vers la finalité des choses, du monde, de l'homme.
Troisième logique, que j'appellerai la logique "utopique". Dans cette logique, le Bien Commun ici et maintenant consiste dans l'instauration d'un bien souverain. Le bien souverain est en quelque sorte au-dessus de nous. Il doit faire irruption. Il ne se situe pas au terme d'une lente évolution, que ce terme soit passé ou à venir. Il ne peut qu'être le fruit d'un renversement de l'état présent des choses pour les rénover radicalement. Un motif classique de cette logique dans la culture chrétienne, ce serait la radicalité apocalyptique ou prophétique. Mais on trouve également une telle attitude, sécularisée, dans les aspirations révolutionnaires. Car à propos de Bien Commun, cette logique me semble déboucher sur une posture révolutionnaire: il s'agit d'instaurer la vérité des choses, du monde, de l'homme.
Je l'ai dit, ces postures sont typiques. A certains égards et selon les questions ou les circonstances, nous nous sentons plutôt proches de l'une ou de l'autre et nous ne nous reconnaissons totalement dans aucune d'entre elles. De plus, ces logiques ne s'excluent pas forcément l'une l'autre. Elles peuvent parfois se combiner. Elles s'excluent d'autant moins qu'elles reposent, en fait, sur deux présupposés qui leur sont communs.
Premier présupposé commun à ces trois logiques : il y a une certaine transparence ou une certaine continuité de l'homme au bien, du bien au salut, du salut à l'homme. Le souverain bien ou le salut ne sont pas hors de portée de l'homme. Il peut y tendre, il peut y contribuer. Certes, cette continuité peut être parfois interrompue, mais elle peut également être renouée et l'homme y a sa part. Certes, cette transparence peut être assombrie, mais elle peut être restaurée et l'homme peut la favoriser. Aussi bien dans la logique que j'ai appelée archéologique, que dans la logique téléologique et que dans la logique utopique, l'homme est maître de son destin ultime; en dépit d'accidents de parcours, il peut avoir prise dessus, pas seul, mais d'une manière décisive.
Deuxième présupposé: il y a, il y aurait, une instance qui dispose d'un savoir supérieur pour désigner à l'homme ce souverain bien qui peut être à sa portée. Selon les points de vue que l'on adopte, cette instance peut être la conscience individuelle directement éclairée par Dieu ou par la raison. Elle peut être une Eglise lorsque celle-ci revendique un rôle magistériel. Elle peut être une classe sociale, comme le prolétariat, ou un parti, comme le parti bolchevique qui constitue l'avant-garde du prolétariat. Mais cette instance existe. Elle surplombe les hommes en quelque sorte, grâce au savoir supérieur qu'elle a, et son rôle est de les éclairer pour les aider à être maîtres de leur destin ultime.
Le protestantisme propose une autre articulation, car il s'éloigne précisément de ces deux présupposés d'une transparence de l'homme à son salut, et d'une instance surplombante chargée de l'éclairer. C'est l'objet du troisième temps de réflexion que je vous propose maintenant.
En protestantisme, une question "avant-dernière"
En protestantisme, le point de départ sera l'idée simple mais radicale selon laquelle la foi est de l'ordre d'une rencontre dont Dieu seul a l'initiative. La foi n'est pas le commencement d'une évolution, elle n'est pas le couronnement d'un progrès, elle n'est pas un bagage doctrinal ou moral. Elle est une rencontre due à Dieu. La Bible en parle souvent en terme de nouvelle création. Pensez aux nombreux épisodes dans lesquels la rencontre avec Dieu s'accompagne pour l'homme rencontré d'un changement de nom. Cette rencontre de Dieu vient rompre une continuité, elle ne provoque pas un changement dans l'homme mais de l'homme, elle l'introduit dans une autre logique, par ce que la Bible appelle un retournement ou une conversion. Cela a des conséquences directes sur la question qui nous occupe, celle du Bien Commun.
Car quel est le contraire du bien, et notamment du Bien Commun? C'est le mal, quelle question! La question a été posée ce matin, malheureusement brièvement. Eh bien, pas seulement. Il se pourrait que l'on puisse non seulement, bien sûr, opposer le bien et le mal, mais les opposer ensemble à autre chose. Dans un certain cadre, le bien est le contraire du mal, c'est entendu; mais dans un cadre plus large, le bien et le mal peuvent être vus ensemble comme l'opposé d'autre chose.
Rappelez-vous le récit du jardin d'Eden. L'homme et la femme sont décrits dans une relation de confiance avec Dieu et entre eux, au cœur du jardin. Mais voilà que le serpent leur fait miroiter la possibilité de devenir comme Dieu, en prenant le contre-pied de sa parole, en mangeant du fruit de l'arbre: "le jour où vous en mangerez, dit-il, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, possédant la connaissance du bien et du mal" (Gn 3, 5). La motivation, c'est de devenir comme des dieux; la condition, c'est de ne plus accorder d'importance à la parole de confiance de Dieu; la conséquence, ce sera de pouvoir distinguer entre le bien et le mal. Entendez bien: connaître non pas le mal seulement, mais le bien et le mal. Autrement dit, Dieu n'est pas du côté du bien et le serpent n'est pas du côté du mal. Mais il y a deux logiques: d'une part celle de la relation de confiance avec Dieu, d'autre part celle de la défiance ou de la rivalité avec Dieu, qui se traduit par la distinction du bien et du mal. Le péché, c'est le contraire de la foi, c'est la rupture de la confiance avec Dieu, ce n'est pas seulement le mal. Autrement dit, la question du bien et du mal, l'interrogation éthique ou morale, c'est le signe d'une rupture de la relation de confiance avec Dieu, c'est le signe du péché.
Voilà pourquoi on peut dire bien sûr que le contraire du bien, c'est le mal. Mais si on élargit le cadre, si on considère la question non plus du point de vue moral mais du point de vue de cette relation fondatrice que Dieu noue avec les hommes, on peut plus fondamentalement dire que le contraire du bien et du mal, c'est la foi.
C'est ce double éclairage, ou encore cette vision binoculaire, qui permet de situer la recherche du Bien Commun à sa juste place. Double éclairage car le chrétien est à la fois déjà justifié par Dieu et encore pécheur. Et c'est entre le règne de Dieu qui vient et ce monde séparé de Dieu, entre ce "déjà" et cet "encore", que la vie du chrétien se déploie en tension.
Le chrétien est tout entier justifié par Dieu qui vient souverainement le rencontrer et nouer cette relation de foi avec lui. Ici, Christ est ressuscité. Ici, il règne. On est dans l'ordre du décisif, de l'ultime, du dernier. Enfant de Dieu, l'homme est restauré dans sa pleine liberté filiale. Il n'est plus soumis à la loi, fût-elle religieuse. La morale n'a plus de pertinence. On n'est plus dans la logique du bien mais du saint. "Tout est permis...", écrit l'apôtre Paul.
Mais le chrétien est aussi pécheur, vivant dans un monde qui ignore Dieu et qui demeure dans l'autonomie. Ici, Christ est crucifié. Ici, il est méconnu. On est dans l'ordre du relatif, de l'avant-dernier. La loi demeure nécessaire pour maintenir le monde et elle s'impose aussi au chrétien. Le saint n'a aucune pertinence mais il s'agit de chercher patiemment et douloureusement le bien. "Tout est permis, écrit l'apôtre, mais tout ne convient pas" (1 Co 10, 23).
La vocation ultime, dernière du chrétien, c'est de présenter le monde à Dieu et de présenter Dieu au monde; là, il est spécifiquement dans son identité chrétienne, pour laquelle personne ne peut le remplacer. En revanche, la responsabilité éthique du chrétien est seconde, avant-dernière ; là, il agit comme humain et avec tous les autres humains. Dans ce domaine du Bien Commun, de la morale, de l'éthique, il ne dispose d'aucun savoir particulier, il ne peut se référer à aucune instance surplombante, disposant d'un savoir supérieur. Plus même, il sait que la volonté de chercher une norme ultime et décisive dans ce domaine, c'est le fruit d'une volonté de prendre la place de Dieu, c'est le signe du péché: "vous serez comme des dieux, possédant la connaissance du bien et du mal".
Une question dont la réponse s'élabore sans cesse à nouveau
Comment, dès lors, discerner pratiquement un Bien Commun et agir en conformité avec lui? Par un travail permanent et faillible, car à la question du Bien Commun, la réponse doit s'élaborer sans cesse à nouveau. C'est l'objet du quatrième et dernier temps de réflexion que je vous propose.
Retenons donc bien que, dans la logique que je vous indique, la question du Bien Commun est débranchée du ciel. Nous ne sommes pas sauvés par le bien que nous faisons, nous ne sommes pas perdus par le mal que nous faisons ou par le bien que nous ne faisons pas. Autrement dit, il n'y a pas d'éthique chrétienne, mais il y a une manière chrétienne de vivre l'éthique des hommes. Il n'y a pas d'éthique chrétienne au sens où il y aurait des valeurs, des normes ou des contenus spécifiques aux chrétiens. Mais il y a une manière chrétienne de vivre l'éthique —ses réflexions, ses choix, ses actions— en compagnonnage avec tous les hommes.
La marque de cette éthique vécue par les chrétiens, c'est la liberté, et cela pour deux raisons. Premièrement, je l'ai dit, les chrétiens savent qu'il n'y a pas de savoir éthique ultime, éternel, qu'il faudrait découvrir ou appliquer. Ils sont libérés de cette quête-là. Deuxièmement, les chrétiens savent qu'ils ne jouent pas leur sort ultime, leur salut, dans leur discernement et leurs actes éthiques, puisque leur sort ultime est déjà joué en Christ et que le Christ ressuscité en est le gage. Cette double liberté permet, ou devrait permettre, aux chrétiens de risquer une éthique marquée par plus d'inventivité, puisqu'elle se sait modeste, et par plus d'audace, puisqu'elle s'adosse à une paix imprenable.
Le discernement du Bien Commun, et l'action en conformité avec ce Bien Commun, peuvent dès lors s'appuyer sur quelques critères méthodologiques ou encore déontologiques. J'en mentionne ici quatre: le débat, la loyauté, le droit, la réversibilité.
Le débat. Parce qu'il n'y a pas ici de savoir ultime, le débat est la règle de la recherche éthique. Débat avec soi-même bien sûr. Débat avec les autres, tout autant. Il faut donc veiller à ce que ce débat soit institué, veiller à sa qualité, à son information, à ses procédures, au fait que chacun puisse effectivement y participer. Si le bien doit être commun, alors il faut se donner les moyens qu'il soit effectivement commun!
La loyauté. La condition sine qua non d'un vrai débat, c'est la loyauté du débat lui-même bien sûr mais aussi de tous ceux qui y prennent part. Une parole marquée par la déloyauté, la malhonnêteté, ruine non seulement le résultat du débat mais aussi sa possibilité même. Encore faut-il s'interroger sur les conditions qui peuvent conduire à la déloyauté. Souvent, c'est le fruit d'une surdité à laquelle on s'est longuement heurté, et la parole droite qui n'est pas entendue pendant longtemps peut devenir une parole contournée et tordue et violente.
Le droit. Le débat n'est pas sa propre fin. Dans toute communauté sociale et bien sûr dans la société globale, il doit aboutir à un consensus. Ce consensus est nécessairement provisoire, souvent il ne peut pas être total, mais il traduit les points d'accord qui permettent à la communauté de vivre ensemble. Le droit est la traduction de ce consensus et, dans le droit, les textes fondateurs comme la Déclaration universelle des droits de l'Homme, en rappellent le socle.
La réversibilité. La recherche du Bien Commun, parce qu'elle se sait relative, doit déboucher autant que possible sur des décisions réversibles. Puisque, dans ce domaine, il n'y a pas de vérité majuscule mais seulement du préférable, puisqu'il n'y a pas de certitude préalable mais des conjectures et des réfutations, il s'agit de se rappeler que l'on est faillible et de l'assumer. D'ailleurs, cette faillibilité assumée donne en retour bien plus d'autorité au discernement et à la décision prise, parce que chacun sait que la décision est un risque qui est pris.
Débat, loyauté, droit et réversibilité, vécus dans une liberté imprenable qui est notre source et notre horizon. C'est bien peu, dira-t-on? C'est possible. Et tant mieux. Car dans la recherche du Bien Commun, comme d'ailleurs dans tout ce qui concerne l'humain, la première sagesse —qui est souvent la plus grande folie aux yeux des hommes— c'est d'assumer paisiblement notre finitude, refuser de vouloir être "comme des dieux". Ou, pour le dire autrement, la sagesse c'est de nous garder de ces deux grandes tentations : l'orgueil, qui consiste à penser que nous pouvons tout faire, et le désespoir, qui consiste à penser que nous ne pouvons rien faire.
QUESTIONS ET DEBAT
y Existe-t-il dans la Bible une notion du Bien qui constitue une instance supérieure devant orienter l’action du chrétien ?
Pasteur Laurent SCHLUMBERGER
Il y a beaucoup de choses dans la Bible et peu d’exposés théoriques. Mais, sur ce point, une grande pluralité d’approche et un saut qualitatif décisif. Au fond, Christ a été crucifié au nom du Bien. Mais Dieu l’a ressuscité. D’une certaine manière, le Bien a été crucifié, celui au nom duquel on doit tout sacrifier, y compris la vie humaine. La Bible décrit cette évolution, du Livre de la Sagesse, assez simpliste, au Livre de Job où on voit que discerner le Bien n’est pas si facile. Le bien peut être la pire des idoles parce que la plus joliment parée. Je vois dans cette Crucifixion et cette Résurrection, qui sont au cœur de notre Foi, la condamnation de ce Bien majuscule, la modestie et le recadrage de notre existence devant un Dieu pour qui le bien et le Mal ne sont plus pertinents, mais qui noue une relation. Et on sait bien que dans la relation intime, relation de Foi ou relation amoureuse, le Bien et le Mal n’ont plus droit de cité.
y Pourquoi ne faites-vous pas davantage allusion à la notion de bien matériel ?
Pasteur Laurent SCHLUMBERGER
Je me situe dans la ligne de l’intervention précédente : de quoi investissons-nous nos biens ? Vous posez une question qui nous renvoie à chacun de nous. Luther disait : là où est ton trésor, là sera ton Dieu ! il n’y a pas de différence entre les idoles de métal et les idoles de mental, pour reprendre un jeu de mots classique.
y Vous avez dit : " pour les protestants, la foi est une rencontre ". Mais pour tous les chrétiens, la Foi est une rencontre ?
Pasteur Laurent SCHLUMBERGER
Je ne crois pas. C’est un peu caricatural, mais je crois que les insistances sont différentes. Le Catéchisme de l’Eglise Catholique insiste sur la Foi plus comme un " dépôt " que comme une rencontre. La Foi, pour les protestants est essentiellement de l’ordre de la relation et de la rencontre. Il n’y a donc pas d’oppositions entre ces deux notions mais des insistances différentes.
y Américain, d’origine puritaine, j’ai appris à expliquer certaines différences entre la France et les U.S.A. par le fait qu’aux U.S.A., la richesse est une bénédiction du ciel alors qu’en France, la discrétion à ce sujet est une priorité. Quel est votre avis ?
Pasteur Laurent SCHLUMBERGER
C’est une hypothèse qui a été souvent relevée, en particulier par le philosophe Max Weber. Hypothèse très contestée, mais, sur cette question, il ne me semble pas qu’on ait trouvé mieux. Chacun devrait pouvoir partager ses expériences d’enseignement et d’éducation. Cependant, dans la logique d’un certain protestantisme puritain, issu des lectures de William Perkins, la richesse est vue comme un signe de bénédiction, dans la mesure où la question du Salut a été réglée par Dieu. On voit évidemment, entre la glorification à l’américaine ou la mauvaise conscience à la française, toutes les perversions auxquelles ce genre de raisonnement peut conduire et je ne trancherai pas dans ce débat. Mais cela nous renvoie à beaucoup de non-dits et de points obscurs de nos traditions religieuses.
y Il y a un mot qui m’a beaucoup manqué dans vos propos, le mot Espérance. Que représente-t-il pour vous ?
Pasteur Laurent SCHLUMBERGER
Il est difficile de répondre à votre question car elle est courte, mais avec beaucoup de choses derrière. Pour moi, l’Espérance, en soi, n’est pas centrale dans ma vie spirituelle. Pour moi, l’Espérance, c’est la Foi sans limitation de durée. Elle ne joue pas comme une instance qui me guide ou qui m’oriente. Pour reprendre une image de Kierkegaard, se sentir guidé par l’Espérance, c’est être comme un rameur qui rame en regardant là où il va. Je me sens plutôt dans la position d’un rameur qui voit d’où il vient, qui peut ramer mieux, et qui ne voit pas où il va. Voilà la réponse, très personnelle, que je peux apporter.
y Ibrahima SIDIBE
Vous comparez la sagesse à l’orgueil, ce qui signifie qu’on ne peut pas tout faire. Peut-être avez-vous une vue sur la conception de la Sagesse dans les autres religions ou philosophies, bouddhisme ou autre, qui est tout le contraire de l’orgueil ?
Pasteur Laurent SCHLUMBERGER
Je ne dirai rien sur le bouddhisme, mais j’ai dû mal me faire comprendre. Pour moi, la sagesse, au sens ordinaire du terme, c’est de s’accepter dans sa finitude, dans ses limites, dans son humanité et seulement dans son humanité. L’orgueil, au contraire, c’est la folie. Pour reprendre une citation en la transformant un petit peu, " Dieu s’est fait homme non pas pour que l’homme devienne Dieu, mais pour qu’il devienne vraiment homme, et seulement homme. " La sagesse, c’est de vivre créature humaine devant Dieu.
y Régis GROS
Vous me choquez un peu quand vous dites que l’homme doit devenir vraiment homme. Saint Irénée, évêque de Lyon, disait, " Dieu est devenu homme pour que l’homme devienne ce qu’est Dieu ".
Pasteur Laurent SCHLUMBERGER
Je ne dirai pas que l’essentiel de la Foi catholique repose là-dessus. Je crois que la phrase de Saint Irénée n’a pas vraiment d’assise dans la Bible. Au contraire, toute la Bible et surtout avec l’incarnation, nous dit que les choses se passent là. Tout ce que Dieu nous donne à connaître de lui se passe dans l’humanité, en Jésus-Christ. Et Jésus-Christ ressuscité, c’est Jésus-Christ crucifié, qui est ressuscité. Quand il s’en va et que l’Esprit vient, on nous dit " c’est là que ça se passe, pas ailleurs ".
Jean BRUNET-LECOMTE
Président national des E.D.C.
our parler du Mouvement, et plus particulièrement à l’intention de ceux parmi nous qui le connaissent moins, je voudrais procéder à une petite relecture de ce que nous avons vécu aujourd’hui. Au-delà du thème lui-même dont nous voyons toute l’importance dans l’environnement économique et social, il me semble qu’il y a eu débat entre nous. Débattre, c’est parler, bien au-delà des discours, c’est donner une parole reçue et accueillir cette parole. Progressivement, autour de ce thème, on voit l’émergence de l’approche, peut-être, d’une vérité. Petit à petit, nous nous sommes laissés prendre par l’interpellation des témoins qui nous ont parlé, jusqu’à nous poser les questions les plus ultimes de notre vocation chrétienne : en quoi, et jusqu’où, notre Foi nous retourne ? Et nous nous sommes vus, en cette fin d’après-midi, un peu dépassés parce que nous nous sentons complètement petits devant cet infini. A travers ce chemin, nous avons aussi pu mettre en évidence que notre imaginaire fuyant les réalités nous amène souvent à concevoir des systèmes, des idoles, pour améliorer ce que nous vivons ensemble. Or je crois que nous ne pouvons pas vraiment progresser si notre Foi n’est pas alliée à cet effort d’amélioration.
Cette conversion, ou retournement, c’est ce que nous essayons de vivre en section. Ce que nous apporte le Mouvement, c’est la dimension ecclésiale, celle du partage. Malgré notre réticence naturelle à sortir de notre section, il est clair que c’est par le partage, en Assises régionales ou nationales, que nous pouvons palper cette dimension de l’infini.
Dans le Mouvement, depuis ces dernières années, nous avons entamé de nombreux débats avec notre environnement externe, par des commissions nationales dont le fruit des réflexions est diffusé aux responsables économiques, syndicaux et politiques par ce que nous appelons des " contributions ", sur les thèmes : vie professionnelle et famille, les retraites, la solidarité, les affaires Michelin ou Danone, etc. Ce ne sont pas des positions du Mouvement, mais des expressions communes à plusieurs d’entre nous et présentées comme telles. Il y a là une double finalité : celle d’être présent comme chrétien et nourrir le discernement des décideurs économiques à la lumière de l’éthique et de la Foi, et aussi celle de témoigner directement auprès de nos interlocuteurs par cette manière de faire qui nous assure beaucoup de retours et d’intérêt de leur part.
Dominique AUBRUN
E.D.C. de Parthenay
" Un lieu de réflexion dominé par un vrai respect de chacun ".
" Gardons au cœur que rien ne se réussira sans l'Amour ".
" Le Bien Commun ne nous est pas donné tout fait.
C'est à nous de le construire chacun à notre place ".
" L'association chefs d'entreprises / hommes d'Eglise et politiques est judicieuse
et ouvre les moissons des uns et des autres ".