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 Théologie du travail


1 - LE TRAVAIL COMME PEINE

Cette première approche est bien résumée par la fameuse phrase du récit de la Génèse, où Adam et Eve, ayant désobéi, sont expulsés du paradis et désormais, dit Dieu, "tu gagneras ton pain à la sueur de ton front". Cette position a profondément marqué les mentalités jusqu'à cette vallée de larmes où nous gémissons et dont nous aspirons à sortir et que nous retrouvons dans "Salve regina".

De quoi s'agit-il ?
Avant tout d'assurer à l'homme les moyens de sa subsistance parce que le travail était marqué au départ par la précarité de la vie. Remarquons qu'il n'y a pas de théologie pure indépendamment des circonstances. Les premiers chrétiens ont été relativement peu marqués par l'esclavage et on ne peut percevoir ce que signifie cette situation des hommes qu'à partir du moment où la société tout entière possède assez d'éléments matériels et techniques. Pour ce qui est du paradis, il faut se souvenir qu'Adam n'y a rien produit. Ce n'est qu'après qu'Adam s'est mis à oeuvrer, comme s'il y avait à la sortie du paradis un enfantement douloureux. Mais, le travail n'est pas seulement une peine, il est également fabrication, création, et c'est ce qui va permettre à la Bible d'avoir deux approches : d'une part le travail manuel qui est fatigant et de l'autre côté le travail intellectuel. On ne peut séparer ces deux aspects car l'homme est à la fois intelligence, création affective et également manouvrier c'est-à-dire celui qui travaille avec ses mains.

2 - LE TRAVAIL COMME PROGRES

Le XVlllè siècle ou siècle des Lumières développe cette deuxième approche. En quelques décennies se sont produites autant d'inventions que, semble-t-il, dans la totalité des siècles précédents. Trois domaines marquèrent la mentalité européenne d'alors : celui du rapport aux lois, de la conception de l'Etat et du rapport entre liberté personnelle et organisation publique (Montesquieu).
Il va d'abord y avoir une première remise en cause de cette sorte d'unanimité hiérarchique, héritée du Moyen-Age. Ensuite, un bouleversement fondamental va se produire : la démographie a augmenté, non pas par hasard mais par décision humaine, essentiellement grâce aux progrès de l'hygiène. Enfin, la découverte du sentiment personnel (Rousseau) va fonder le romantisme. Il y a alors une sorte de séparation des activités : aux hommes ce qui est matériel, aux prêtres ce qui est spirituel. Le XlXè siècle a également été organisé sur l'idée de cette séparation entre temporel et spirituel et cette partition inspire encore aujourd'hui la mentalité de bon nombre de gens.
Cette relecture a, par rapport à notre sujet, deux conséquences fondamentales : la première est d'avoir exilé la foi et la morale chrétiennes dans les sacristies, comme si l'idéal d'une société était le chef d'entreprise dans son bureau, le militaire dans sa caserne, etc... Mais, l'Eglise n'a pas perdu la classe ouvrière qui était majoritairement chrétienne en 1848. La classe anti-cléricale du XlXè siècle était la bourgeoisie alors voltairienne. Le grand effort pastoral de l'Eglise était de la convertir. La religion était alors l'opium du peuple. Marx reprenant cette expression a considéré la religion comme l'aliénation suprême d'une liberté qui ne veut pas prendre ses responsabilités. C'est cette critique frontale d'une Eglise inutile et d'une foi inefficace que le marxisme, comme courant de pensée, a adressée à l'Eglise.
Contre cette critique s'est développée cette seconde approche du travail qui est le travail pour achever la création, avec l'idée de progrès, de développement, de lutte d'effort, mais au fond, il s'agit d'une naissance. C'est la naissance d'une humanité qui progresse. Il y a une sorte d'évolution volontaire de l'humanité par son travail. Tout travail quel qu'il soit participe à une création que Dieu a lancée dans l'existence mais qu'il a confiée à l'humanité. Nous avons charge de maintenir cette création, donc de la développer et de l'achever.

3 - LE TRAVAIL COMME LIANT

Le travail comme peine est donc considéré comme l'enfermement de l'humanité à elle-même, le travail comme progrès est l'enfantement de l'humanité à son histoire. Nous sommes aujourd'hui arrivés à un moment où cette seconde approche est remise en question. Pourquoi ? Parce qu'il y a un doute sur les capacités réelles du progrès. Celui-ci est-il véritablement porteur d'humanisation ? Il ne suffit pas qu'une solution soit économiquement juste pour être humainement acceptable. On peut envoyer des fusées sur la lune et ne pas savoir distribuer le blé de ses kolkhozes. Cela nous interroge également sur la science : il s'agit d'un doute radical sur ses capacités à assurer le bonheur de vivre. On se rend compte aujourd'hui que l'entreprise, chargée de produire des services ou des richesses ne peut pas répondre à tous les problèmes. Donc, de l'approche de la croissance économique, on ne peut pas tirer la réponse à tous les problèmes. Le problème de notre temps n'est pas le chômage, le vrai problème est le travail. Dans cinq ans, on aura en France à peu près 25 millions d'employables pour 19 millions d'employés. A ces 5 millions de personnes, on ne sait quoi donner à faire. Il faut donc s'interroger sur le progrès.

Que peut-on proposer ?

Il y a une réalité profondément inscrite dans les deux définitions précédentes. C'est l'idée d'enfantement liée à une naissance. Nous avons donc en charge aujourd'hui de faire naître quelque chose : la société en tant que telle. Nous devons éviter que la société se scinde en deux : ceux qui ont du travail et les assistés.

La commission sociale de l'Episcopat a particulièrement insisté sur la différence entre travail et emploi. L'emploi consiste à produire des objets ou des services, dans le cadre d'un contrat. La notion de travail est beaucoup plus large : c'est l'activité de l'homme construisant une société humaine. Notre société est en train de se déliter car elle manque de liant.
Aujourd'hui, toutes les activités de liant sont en difficulté alors qu'elles permettent à l'homme de dégager un critère d'utilité, de fécondité sociale. A chacun à s'interroger sur la dimension humaine de ce qu'il fait ?

Les trois approches du travail coexistent aujourd'hui. L'homme a fait effort pour enfanter sa "survie" et par la suite le mouvement de son "progrès". Il doit aujourd'hui enfanter son propre "vivre ensemble". La réflexion par rapport à la distinction emploi-travail n'en est qu'à ses balbutiements et c'est peut-être dans cinquante ans ou un siècle que nos descendants et successeurs se diront : mais comment se fait-il qu'ils n'y aient pas pensé plus tôt ?

Monseigneur ROUET