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 La propriété



La propriété est une condition de la création.

La théorie chrétienne de la propriété remonte à Thomas d'Aquin. Elle est clairement énoncée dans l'Encyclique Rerum Novarum de Léon XIII qui a fondé l'enseignement social de l'Eglise. Elle fut reprise dans beaucoup d'encycliques jusqu'à Centesimus Annus. Elle est une des armatures de la pensée sociale chrétienne. Le passage de la Somme Théologique où elle est exposée mérite d'être lu et commenté.

"Deux choses conviennent alors à l'endroit des biens extérieurs, et c'est d'abord le pouvoir de les gérer et d'en disposer. Sous ce rapport, il est permis de posséder des biens en propre, c'est même nécessaire à la vie humaine, et cela pour trois raisons".

Le droit de propriété est nécessaire à la vie humaine. Les trois raisons de cette nécessité que va donner Thomas d'Aquin sont d'ordre philosophique et non théologique. Elles relèvent de l'observation, de la raison donc de la loi naturelle. Elles sont terre à terre et de bon sens.

"Chacun donne des soins plus attentifs à la gestion de ce qui lui appartient en propre qu'il n'en donnerait à un bien commun à tous ou à plusieurs. En ce cas, en effet, on évite l'effort et on laisse aux autres le soin de pourvoir à l'oeuvre commune".
Autrement dit, on ne se donne de mal que pour son propre bien. Tout ce qui est à tout le monde ou à personne est laissé à l'abandon : le gibier, les océans, la propreté des lieux publics, les véhicules ou les outils banalisés, les usines et les terres en régime communiste. Et les soins qu'on est contraint de leur apporter s'appellent des corvées : corvées de routes de Colbert, corvées d'épluchage à l'armée...

Donc, première justification : la gestion.

"Il y a plus d'ordre dans l'administration des biens quand le soin de chaque chose est confié à une personne, tandis que ce serait la confusion si tout le monde s'occupait indistinctement de tout".
Deuxième justification : l'ordre.

Il est admirable qu'en 1270, un théologien dominicain ait posé les fondements du management moderne. Définition claire des attributions, des responsabilités (qui fait quoi), des centres de profit, de la gestion budgétaire.

"La paix entre les hommes est mieux garantie si chacun est satisfait de ce qui lui appartient, on constate en effet de fréquentes querelles entre ceux qui possèdent des choses en commun et dans l'indivision".

Ceux qui ont expérimenté l'indivision à l'occasion d'une succession savent qu'il n'y a pas pire diviseur des familles.

Le droit de propriété, c'est-à-dire de disposer des biens et de les gérer repose donc sur la bonne gestion, l'ordre et la paix. Gaudium et Spes, avec plusieurs encycliques, voit même un prolongement de la liberté humaine et l'une des libertés civiles dans une zone indispensable d'autonomie personnelle et familiale.

Quand Thomas d'Aquin écrivit les lignes qui précédent, il plaidait pour l'affranchissement des serfs et leur accession à la propriété des terres qu'ils cultivaient. Pour les mêmes raisons, il recommanderait, aujourd'hui, le capitalisme populaire. Libre propriété du capital, oui. Mais étendue au plus grand nombre. Deux grandes voies peuvent y conduire rapidement :

Les privatisations des sociétés nationalisées.
Les privatisations de 1986 ont fait passer le nombre des actionnaires de 1,5 à 6 millions. Ils pourraient être 20 millions.
Le développement des retraites par capitalisation.
Aux Etats-Unis, les plus gros investisseurs en bourse sont les caisse de retraite.

Mais reprenons le texte de Thomas d'Aquin qui annonçait que deux choses conviennent à l'homme à l'endroit des biens extérieurs : "une seconde chose qui convient à l'homme vis-à-vis de l'usage des biens extérieurs, c'est l'usage qu'il en fait et la jouissance qu'il en prend. Sous ce rapport, l'homme ne doit pas posséder des biens comme s'ils lui étaient propres, mais comme étant à tous, en ce sens qu'il doit être plus disposé à en faire part aux autres, dans leurs besoins, dans leur nécessité".

C'est ce que l'Eglise a souvent appelé la destination universelle des biens.

En effet, en créant les richesses naturelles, Dieu les a destinées à tous les hommes, sans en privilégier aucun ni en exclure aucun, comme un père ou une mère qui ne marque de préférence pour aucun de ses enfants. Mais ces richesses sont à l'état brut et doivent être transformées pour être utilisables. C'est l'objet de l'industrie humaine. Cette industrie n'est efficace que si elle se développe dans l'ordre et dans la paix, que si son droit de propriété est reconnu. Ainsi, des biens peuvent être produits en abondance. Vient alors le moment de se rappeler le dessein multiple de Dieu. Il convient que tous aient leur part. La personne humaine est un reflet du deuxième visage de Dieu, celui du Fils. Fils de Dieu, un homme ne doit jamais être traité comme un objet, ce qui serait le cas d'un pauvre total. Tout homme, aussi pauvre soit-il, doit recevoir une part suffisante des biens produits pour vivre décemment, lui et sa famille. D'où la nécessité d'une économie de gratuité, une économie du don, et la légitimité des transferts sociaux. Toutefois, les transferts sociaux ne doivent pas être une étatisation de la mutualité entre ceux qui ont suffisamment de revenu pour vivre de l'économie d'échange, elle doit se limiter au secours des plus pauvres.

André COURTAIGNE