Je ne suis ni théologien, ni homme d’église, ni universitaire, mais un homme qui comme les quelques 2000 membres de notre mouvement des EDC, essaie très humblement de vivre sa foi dans le quotidien de sa vie et plus particulièrement dans son métier de chef d’entreprise. A ce titre et par nature je suis amené à observer mon environnement, les transformations petites ou grandes qui peuvent déterminer le futur de mon entreprise.
Je voudrais comme contribution à notre débat vous livrer quelques observations factuelles tirées de mon expérience professionnelle et internationale.
Tout d’abord je voudrais souligner le caractère très franco-français de la question qui nous réunit aujourd’hui.
Mon entreprise est présente industriellement dans 17 pays ce qui m’amène comme beaucoup d’entre vous à beaucoup voyager. Quand je visite notre usine thaïlandaise, il y a, à l’entrée, un petit oratoire bouddhiste et il ne pourrait en être autrement. Nous construisons une usine neuve au Japon. En mars dernier, avant le démarrage de tout travaux, a été organisé une cérémonie shintoïste, très structurée et assez longue pour assurer la bienveillance des dieux durant la phase de construction. L’inauguration en novembre prochain sera également l’occasion d’une cérémonie importante du même type pour assurer l’avenir de l’usine et la protection de ceux qui y travailleront.
Plus près de nous, en Pologne, une grande photo de Jean Paul II qui est passé par cette région, orne l’entrée de notre usine. En Grande Bretagne, la diversité ethnique et religieuse du Commonwealth se retrouve tout à fait visuellement dans nos effectifs
Enfin, aux Etats-Unis, si les manifestations visuelles d’appartenance à telle ou telle religion ne sont pas de mise, cette appartenance est assez vite abordée tout à fait naturellement. Le mot français “laïcité” est d’ailleurs totalement intraduisible non seulement d’un point de vue langue mais au niveau du concept même.
Tout cela, et je pourrais ajouter de nombreuses autres observations, pour dire qu’à l’échelle du monde, la question ne se pose pas de savoir si le XXIème siècle sera ou non religieux, il l’est tout simplement!
Deuxième type d’observations, l’attitude face au progrès, au changement. Nous nous plaignons, à juste titre, en France, d’une forme de refus du progrès, d’innovations plus jugées par les dangers, bien souvent supposés, qu’elles peuvent amener, plutôt qu’à l’aune de leur bienfaits possibles. Je constate que cette attitude est absente en Asie, où l’on sent au contraire un véritable appétit pour le progrès sous toutes ses formes au détriment même de bien des repères et richesses locales. Elle est tout aussi absente en Amérique du Nord.
Le président Seillière et Denis Kessler soulignent à ce titre dans leur éditorial paru hier dans Les Echos, que « ce qui rend insupportable le changement, c’est l’absence de perspective, l’absence de vision positive permettant de croire à l’avenir ». Je pense que tout y est dit.
Il serait certainement faux de faire un lien univoque entre volonté de progrès et religion, c’est bien souvent l’inverse qui est fait. Mais l’on peut constater que lorsqu’une société intègre naturellement la pratique religieuse dans un respect profond des convictions de chacun, se crée un environnement propice à la prise de risque, à l’innovation, car il y a alors sens du futur. Plus généralement, dans l’histoire de l’évolution, l’on définit, je crois, la marque de l’humain, de la civilisation, au fait d’honorer ses morts, ce qui, implique d’avoir un sens du futur ! Par parenthèse doit-on parler de « décivilisation » lorsque cette attitude disparaît… ce qui donnerait une perspective inquiétante à certains évènements tout récents….
Doit-on dire « Religion sans Liberté » ou « Liberté sans Religion » même combat contre le progrès, ou bien, « Religion et Liberté » véritable source du progrès. Ne serait-ce pas là une façon de poser le problème d’une laïcité bien comprise ?
Troisième observation. Pour revenir à la France, il semble que le mot religion étant encore un peu, de moins en moins, politiquement incorrect, on tente, pour répondre aux besoins réels de repères pour pouvoir se positionner face aux évolutions des comportements et bien sûr face aux enjeux considérables de certaines avancées de la science, de vouloir y substituer l’Ethique, comme une sorte de succédané de religion plus politiquement acceptable.
Loin de moi l’idée de vouloir de refuser ce besoin absolument nécessaire de repères éthiques. Nous mesurons tous chaque jour combien cela est nécessaire dans la société, les entreprises et même nos familles. Mais je pense qu’il ne faut pas oublier le caractère très relativiste des critères éthiques. Pour illustrer ce point, je reprendrais une comparaison qui parlera très bien aux ingénieurs présents dans la salle et que nous rappelle souvent dans nos discussions aux EDC un ami commun, Monsieur Kaltenbach, François Guiraud protestant et ancien dirigeant de Fichet Bauche.
L’éthique, peut être assimilée à un champ de force, qui comme le champ magnétique terrestre oriente l’aiguille de la boussole, oriente nos choix et nos décisions dans un sens plutôt que dans un autre. Mais François rappelle que tout champ de force pour subsister doit être alimenté par une source d’énergie récurrente. Il en est de même de l’éthique.
Même en France, nous baignons encore dans un héritage culturel fortement marqué par près de deux millénaires de christianisme. Ne nous leurrons pas, c’est là que se trouve cette « source d’énergie » qui alimente notre champ de force éthique. Qu’en serait-il dans une société qui aurait évacué toute transcendance, toute religion ?? Parler comme j’ai pu le faire par exemple récemment avec des chinois des droits de l’homme au sens éthique où nous l’entendons dans le monde occidental est tout à fait illustratif de différences fondamentales liées à une « source d’énergie » différente.
Pour être encore plus clair, les Nazis avait une éthique propre. L’éthique ne peut, donc, que nous renvoyer au sens, au religieux.
Enfin, dernière observation qui concerne le quotidien de la vie de nos entreprises.
Nous passons comme dirigeant probablement plus de 80% de notre temps à essayer d’amener nos collaborateurs à simplement travailler ensemble. Il est souvent décourageant de constater que pour ainsi dire tous les problèmes que nous avons à traiter trouvent leur source dans des luttes internes, des jugements définitifs sur l’autre, des absences d’écoute, de refus d’accepter la différence. Nous rêvons tous de projet d’entreprise, de vision commune pour développer la capacité à travailler ensemble. Quelque part ne voudrions nous pas gommer les différences dans l’espoir fallacieux d’un unanimisme efficace ?
Nous voyons bien que cela est profondément trompeur, car cela revient à vouloir gommer ce qui est au plus profond de la dignité de l’homme, dont le chrétien trouve la source dans l’Amour infini de son Dieu qui a créé l’homme libre et responsable à son image et l’appelle à continuer son œuvre. C’est par l’accueil vrai de l’altérité que le vivre ensemble peut seulement s’établir.
Dans nos entreprises, comment ignorer la religion ? Je relisais récemment une proposition de stage de sensibilisation à l’Asie pour nos cadres. Le premier aspect et le plus important s’intitulait : « former l’auditoire au caractéristiques lourdes des cultures asiatiques : bouddhisme, confucianisme… » De même toute introduction des asiatiques au monde occidental passe par une connaissance minimum de la religion chrétienne. Il me paraîtrait impossible de vouloir travailler avec les pays musulmans en ignorant les bases de la religion islamique.
Je dirais même à des français voulant travailler avec des américains qu’au-delà de la connaissance de l’anglais, il est fondamental pour comprendre les américains et leur culture d’en connaître les fondements religieux beaucoup plus différents des nôtres que l’on ne l’imagine. Il suffit de lire les réactions françaises à certaines déclarations américaines sur le Bien et le Mal pour s’en convaincre.
Ceci est d’autant plus nécessaire vis-à-vis de nos jeunes générations françaises qui moins marquées par un environnement sociologiquement chrétien que notre génération, pourront d’autant moins comprendre le monde et s’y insérer qu’elles voudraient ignorer le fait religieux. Inversement, doit-on en déduire que les entreprises en particulier internationales, seraient par nature, un lieu de sensibilisation au fait religieux ???
Au fond, dans nos entreprises, le « travailler ensemble » passe par une capacité à accueillir l’autre, à accepter de changer notre regard sur l’autre, ce qui est l’essence même de la réconciliation, l’entrepreneur, acteur de réconciliation ?, c’est le thème des prochaines Assises Nationales des EDC.
En conclusion, au sein de nos entreprises, ne sommes nous pas amenés par pragmatisme ou intelligence des faits à promouvoir une connaissance du fait religieux qui seul peut permettre non seulement un respect des pratiques de chacun mais surtout l’accueil positif des différences. N’est ce pas là la définition même d’un véritable libéralisme, au sens propre du terme, religieux non pas économique et ne serait-ce pas là, la contribution de notre expérience pratique d’entreprise au concept d’une laïcité bien comprise ??