Un point de vue de Pierre Deschamps, président des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens, dans les Echos
Une nouvelle fois, l’opinion publique s’est émue à juste titre des sommes très élevées versées à quelques dirigeants de grandes entreprises. Aussitôt, hommes politiques, représentants du patronat et des syndicats prennent des positions tranchées et formulent des propositions, non préparées, conçues sous le coup de l’émotion et, donc, inappropriées. Même s’il ne concerne qu’une infime minorité de cas, le problème posé est réel et il convient néanmoins de l’analyser avec rigueur. Un dirigeant peut être bénéficiaire de plusieurs types de rétribution financière : un salaire de base, un bonus de fin d’année, une indemnité de départ – complétée éventuellement par une indemnité de non-concurrence –une garantie de retraite supplémentaire, l’attribution d’actions de la société qu’il dirige, soit par le canal de stock-options, soit par le canal d’actions gratuites. Depuis quelque temps, on observe parfois la pratique du ″golden hello″, prime de bienvenue accordée au dirigeant nouvellement recruté.
Au-delà des montants unitaires de chacune de ces rétributions possibles, c’est souvent leur cumul qui est choquant, parce que non légitime, même s’il est légal ou contractuel. En effet, les dirigeants doivent choisir leur camp : ou bien ils veulent être des salariés comme les autres, avec les garanties associées, ou bien ils veulent se rapprocher de la position plus risquée du dirigeant-actionnaire, à l’image du chef d’une entreprise patrimoniale. La pratique des stock-options ou des actions gratuites vise à ce rapprochement. Or, le patron d’une entreprise familiale, dont il est actionnaire, ne dispose jamais d’une indemnité de départ contractuelle !
Il revient donc au Conseil d’administration de proposer, et à l’Assemblée générale de valider, des règles claires concernant les conditions financières applicables aux dirigeants : soit ce sont des dirigeants-salariés, avec des clauses normales en matière de conditions de départ et de retraite – valorisées en fonction du niveau de responsabilité –, soit ce sont des dirigeants-actionnaires, recevant un volume important d’actions. Dans le premier cas, ils ne peuvent prétendre à une attribution substantielle d’actions, dans le second cas, ils ne peuvent prétendre à des indemnités de départ ou des conditions de retraite hors du commun.
S’agissant des montants appliqués à chacune des formes possibles de rémunération, certaines situations ne sont pas acceptables, dès lors qu’une inégalité devient une injustice. Les inégalités sont inévitables, elles peuvent même constituer un levier de motivation. Les injustices, elles, sont non seulement moralement condamnables, mais sont en outre contre-productives au regard de la cohésion interne de l’entreprise. Les situations inacceptables concernent les indemnités de départ lorsque le dirigeant laisse l’entreprise dans une situation de grande fragilité, les niveaux de salaires lorsqu’ils atteignent des sommets indécents ou lorsque leur évolution est décalée par rapport aux résultats de l’entreprise, et les attributions d’actions lorsqu’elles sont réservées à un petit cercle de privilégiés.
Le législateur a déjà pris des dispositions essentielles, visant à la plus totale transparence dans le domaine des rémunérations des dirigeants, pour les sociétés cotées. De leur côté, le Medef et l’Afep ont émis récemment des recommandations, pas encore généralisées. Convient-il d’aller plus loin en légiférant sur des montants maximums ? Non, car cela pénaliserait les entreprises françaises dans la compétition internationale et, surtout, cela déresponsabiliserait le Conseil d’administration et les dirigeants eux-mêmes. Les entrepreneurs et dirigeants chrétiens sont partisans de la liberté d’entreprendre, à condition de lui associer un véritable esprit de responsabilité. Ils sont, en outre, invités par la pensée sociale chrétienne à promouvoir en permanence la dignité de toute personne, à commencer par les plus petits, les plus faibles, les personnes aux revenus les plus modestes, les personnes sans emploi. Les très nombreux dirigeants qui se reconnaissent dans ces références et qui acceptent la transparence, se forgent une éthique personnelle, qui les invite à s’interroger en permanence sur le risque d’injustice.