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 Quel rôle pour les entreprises dans la réduction de la pauvreté ?


Une réflexion de Pierre Deschamps, président des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens, dans la revue Risques n°77 / Mars 2009


Depuis la fin du XIXè siècle, l'économie libérale a généré de grands progrès matériels et une hausse significative des niveaux de vie, dans les pays occidentaux d'abord, dans les pays émergents ensuite. Mais, dans le même temps, la pauvreté n'a cessé de progresser.
La responsabilité des entreprises vis-à-vis de la pauvreté trouve son origine dans le choix de sa finalité : est-ce la maximisation du profit ou bien est-ce sa mission sociétale ? En optant pour cette seconde mission, sans renoncer au profit comme levier et non comme objectif, l'entreprise peut combattre la pauvreté : en évitant le recours au temps partiel imposé, en instaurant des conditions de travail décentes et, surtout, en anticipant les difficultés économiques afin de ne déclencher des licenciements économiques qu'en tout dernier ressort.
En associant responsabilité sociale et économie libérale, les entreprises prennent ainsi leur part dans la réduction de la pauvreté.
 
Dans son acception première, la pauvreté signifie l'insuffisance des ressources matérielles requises pour mener une vie, individuelle et familiale, normale.
Progressivement, la notion de pauvreté s'est étendue pour qualifier l'état d'une personne qui, bien que disposant des ressources minimum, a perdu les ressorts moraux et psychologiques lui permettant de « sur-vivre », en particulier dans l'environnement professionnel. Selon leurs politiques sociales, les entreprises peuvent contribuer à atténuer ou, au contraire, à accentuer le risque de voir leurs salariés atteints par l'une ou l'autre de ces pauvretés.
Pour saint Jean Chrysostome, docteur de l'Église, les richesses sont un bien qui vient de Dieu : ceux qui les possèdent doivent les utiliser et les faire circuler, de sorte que les nécessiteux aussi puissent en jouir.
La croissance économique, depuis la fin du XIXè siècle, a permis des progrès matériels considérables dans les pays occidentaux, progrès qui deviennent désormais accessibles à de nouveaux pays, dans lesquels de plus en plus de personnes voient croître leurs niveaux de vie. Et pourtant, cette croissance n'a pas empêché que l'écart entre les plus riches et les plus pauvres, qu'il s'agisse des pays ou des individus, ne cesse de se creuser. Les États tentent de corriger ces écarts en édictant des lois de régulation et, surtout, de redistribution. Certains promeuvent des modèles alternatifs au système capitaliste, tels l'entrepreneuriat social ou le social business décrit par Muhammad Yunus dans Vers un nouveau capitalisme (JC Lattès). Mais ces modèles, adaptés à des situations particulières, ne peuvent être généralisés à cause de l'absence de valorisation des entreprises, interdisant les rapprochements et les acquisitions. En effet, la valorisation des entreprises constitue le moteur principal des investisseurs
Grâce à la démarche de la responsabilité sociale des entreprises (RSE), beaucoup de dirigeants prennent maintenant en compte la dimension sociale (et la dimension environnementale) de leurs décisions, à côté de la dimension économique, qui leur est spontanément plus familière. Comme l'écrit Muhammad Yunus, on observe deux attitudes face à la RSE : l'attitude minimaliste consistant « à ne pas nuire aux personnes », et l'attitude constructive visant à « faire du bien aux hommes », qui rejoint l'objectif de lutte contre la pauvreté.
Toutes ces initiatives, aussi louables soient-elles, n'ont que très peu contribué à combattre la pauvreté. Que leur a-t-il donc manqué? Toute entreprise a le choix entre deux priorités quant à sa finalité : soit la priorité financière, consistant à maximiser son profit, soit la priorité sociale - ou sociétale - consistant à produire et vendre des biens ou des services. La priorité financière ne concerne qu'une infime minorité de personnes, qui peuvent être tentées d'utiliser l'entreprise pour servir leurs seuls intérêts et, donc, accroître leurs revenus et leur patrimoine au détriment des autres. La priorité sociétale, elle, s'applique au plus grand nombre. Laquelle de ces deux priorités doit l'emporter sur l'autre? La réponse la plus répandue des chefs d'entreprise, y compris les partisans de la RSE, est d'affirmer haut et fort que la priorité financière est au premier rang. Et s'ils optaient pour la priorité sociétale ? Le but premier de chaque entreprise résiderait dans son projet sociétal, le profit constituant un levier au service de ce projet, en même temps qu’un facteur de viabilité et de pérennité. Il ne s’agit pas de renoncer au profit, qui demeure indispensable au développement des entreprises. Il s’agit de positionner à sa juste place, qui est celle d’une condition et non d'un objectif.
Dès lors, le rôle des entreprises au regard de la pauvreté se dévoile: non pas sous forme d'actions de type assistance aux plus démunis, car ce n'est pas leur fonction, même si certaines s'y engagent dans le cadre de projets de mécénat humanitaire. En revanche, on peut demander aux entreprises, spécialement celles ayant choisi la priorité sociétale, de ne pas être génératrices de situations de pauvreté. De telles situations peuvent résulter soit de salaires insuffisants, soit de conditions de travail dévalorisantes, soit de l'absence de travail.
Concernant les salaires, l'existence du smic pourrait laisser penser qu'en France il n'existerait pas de salariés pauvres. Or, tel n'est pas le cas à cause du recours trop fréquent, dans certains secteurs, au temps partiel contraint. Conviendrait-il de fixer un smic mensuel ? Pour les conditions de travail, il arrive qu'elles conduisent des salariés vers une pauvreté morale, souvent difficile à discerner. La non-perception de ces situations constituant un facteur aggravant, le chef d'entreprise doit être très vigilant au regard des conséquences des conditions de travail sur les salariés les plus fragiles. Enfin; s'agissant du chômage, le système français permet une indemnisation satisfaisante, au moins pendant un certain temps. Mais la pauvreté induite par le chômage est moinsd'ordre matériel que d'ordre psychologique: c'est la dignité de la personne qui est en jeu. C'est pourquoi les entreprises doivent tout mettre en œuvre pour éviter les licenciements économiques, ce qui devient, reconnaissons-le, une gageure compte tenu de la crise actuelle. Des pistes méritent néanmoins d'être explorées.
Si la situation à laquelle est confrontée l’entreprise procède de motifs structurels, sans perspective de reprise, le plan social est inévitable, mais il doit être conduit de manière à viser un minimum de salariés se retrouvant sans emploi. Pour cela, les entreprises doivent s'engager à reclasser toutes les personnes licenciées sur des emplois équivalents. L’expérience montre que cet objectif est atteignable, sur une période de plusieurs mois s'il le faut, dès lors que le chef d'entreprise s'implique personnellement, qu'une vraie collaboration existe au sein des bassins d'emploi et que ces suppressions de postes ont été anticipées par la reconversion des salariés dont la qualification devient obsolète. L’État, de son côté, devrait instituer des mesures plus incitatives en matière de financement et de mise en œuvre des plans sociaux, destinées aux entreprises qui prendraient un tel engagement.
Dans les autres cas, où la reprise est prévisible à terme de plusieurs mois, les chefs d'entreprise doivent s'engager à ne procéder à aucun licenciement collectif. En contrepartie de l'engagement de ne pas déclencher de plans sociaux, le recours au chômage partiel devrait être étendu et facilité. L’État devrait s'engager à garantir le salaire net des personnels concernés, en utilisant les fonds de l'assurance chômage. Maintenir le lien entre les salariés et leur entreprise signifie pour ceux-ci conserver leur statut, avec les avantages associés, tant matériels que moraux, au lieu de basculer dans le statut de chômeur. Pour les entreprises, c'est disposer, au moment de la reprise, du personnel nécessaire. Pour les salariés concernés, afin que la situation d'inactivité temporaire ne soit pas mal vécue, des séances de formation leur seraient dispensées.
Ces approches d'une vraie responsabilité sociale des entreprises feront évoluer notre système libéral vers un modèle plus solidaire, au sein duquel la liberté d'entreprendre, indispensable à la croissance et
à l'innovation, ira de pair avec la volonté de servir les autres, particulièrement les plus vulnérables.