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 " Rendez à César ..."


Un texte de Mgr Giuliano, vicaire général de l'archidiocèse de Monaco

Quel rapport de l'Église à la société?
Quel rapport de la foi à la politique ?

Qui ne connaît pas cette phrase célèbre de Jésus en réponse à ceux qui voulaient le piéger : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Aussi, toute l'histoire de l'Église depuis 2000 ans est une longue suite, à travers l'histoire, de ses rapports avec la société. Rapports parfois conflictuels et à d'autres moments plus harmonieux. En fait pour les chrétiens disciples de Jésus, appartenant à son Église, s'il y a selon une autre parole de Jésus à être « DANS » le monde, il ne s'agit pas pour autant d'agir, selon les comportements « DU » monde, dans lequel vit nécessairement l'Église c'est-à-dire les chrétiens qui la composent.

La phrase de Jésus sur « Dieu et César» alors, souligne plutôt le respect de chaque réalité sans pour autant rejeter l'un et l'autre dans un monde virtuel. Jésus d'ailleurs ce n'est pas un hasard, fut condamné et par le pouvoir politique romain de l'époque, et par ceux qui représentaient le pouvoir du Temple. A la suite de Jésus, l'Église, par les chrétiens et leurs responsables, ne cessera de chercher la fidélité aux actions, aux gestes et aux paroles de Jésus, dans les aléas du monde et de l'histoire. C'est-à-dire une présence dans la société sans forcément (c'est un risque) s'identifier et se dissoudre dans celle-ci, au nom d'un « soi-disant » progrès.

Il en va ainsi de la liberté de parole de l'Église dans tous les débats actuels de la société : Non seulement en matière sociale et économique mais aussi en bioéthique (avortement, mères porteuses, mariage homosexuel et homoparental, clonage humain, cellules-souches et cellules embryonnaires, etc..), (cf. Bioéthique/ Propos pour un dialogue, Mgr D'Ornellas et les évêques du groupe de travail sur la bioéthique, éd. Lethielleux, 2009).
Le concile Vatican II a beaucoup développé par sa constitution pastorale sur « l'Église dans le monde de ce temps » les rapports de l'Église et du monde, de l'Église et des hommes d'aujourd'hui. Il l'a fait en s'appuyant sur des principes doctrinaux.

De fait, s'il n'était pas concerné par notre monde, où serait le Dieu des chrétiens auquel nous croyons ? Ce Jésus Christ venu dans la chair de notre chair en Marie sa mère, venu dans la chair même de notre histoire et de notre monde, et que nous nommons l'Incarnation ? Où serait le Dieu des chrétiens, Jésus-Christ, si la présence, l'action, la libre parole de l'Église ne se situaient que dans un monde abstrait, dans ce cas faussement nommé « monde spirituel » ? Comme si ces questions spirituelles ne s'enracinaient pas dans la chair et la corporalité physique et psychique des existences humaines ?

Nous n'aurions plus alors qu'une foi abstraite, mais quelle foi ? Une foi réduite à un petit domaine décoratif n'apparaissant que dans de belles cérémonies à l'intérieur des murs de nos cathédrales et de nos églises. Dans le meilleur des cas, selon la volonté d'un certain nombre d'hommes politiques, de managers ou de scientifiques, les convictions chrétiennes ne pourraient s'exprimer qu'à voix basse au fond d'obscures sacristies confites en dévotion. Eh non ! Nous chrétiens à cause de notre foi en Christ nous croyons, comme le disait le pape Paul VI à l'ONU, que « tout ce qui est humain ne nous est pas étranger », parce que l'Eglise est « experte en humanité », paroles relayées autrement par la devise de notre archevêque : « Instaurer toutes choses dans le Christ ». Là est justement la singularité de la foi chrétienne, contrairement à une conception déiste de la religion qui ignore les implications du Dieu chrétien auquel l'Église veut être fidèle, en s'impliquant dans l'histoire et la société, à l'image de son Seigneur.

Cette conception d'une stricte privatisation réduite à la seule intimité de la foi, du renvoi de la foi (des convictions de chacun) au domaine strictement privé et individuel s'est développée en Occident dès le XVIII siècle. Le domaine religieux ne relèverait ainsi que du domaine privé de l'individu et n'aurait rien à dire dans le domaine public. Il peut se traduire alors par des injonctions du type :
« Vous les religieux occupez vous du religieux »
« Laissez les politiques faire leur travail de politique »
« Laissez les médecins faire leur travail de médecin »
« Laissez nous diriger l'entreprise et l'économie selon nos seuls critères » « N'intervenez pas dans les recherches des scientifiques » etc...

Mais l'Église, au nom se sa foi en Dieu ne peut être en accord avec les objections énoncées ci-dessus. Tout en se gardant des formes excessives du cléricalisme elle croit, si elle ne veut pas se renier elle-même, que le mystère de l'homme et de la femme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère de Jésus, c'est-à-dire le Christ, venu dans notre chair, venu par la chair et venu pour la chair et les réalités du monde. Là se joue le Salut apporté par le Christ. Par conséquent, elle ne peut que s'intéresser à tous les débats et les décisions de société qui touchent à la vie des êtres humains et à leur avenir sur notre planète. Elle croit que la foi, loin d'être uniquement du strict domaine du privé, concerne au plus haut point le domaine du social et du politique au sens noble de ces mots. A savoir, la recherche et la gestion des biens communs dans le respect et la dignité des personnes à commencer par les plus faibles. Elle croit à un rapport étroit entre vie privée et vie publique. Elle croit à une cohérence entre la conscience individuelle et la manière d'agir et de légiférer pour la société. Bref, elle est persuadée que la foi en Jésus-Christ a de fortes implications sociales, économiques, éthiques et politiques et aujourd'hui écologiques.

En terminant il est bon de se rappeler que dans tous ces débats de société en Occident que l'on nomme « MODERNITE », une racine souvent ignorée nous est cependant commune. Qu'est-ce à dire ? Que la plupart des valeurs que veut promouvoir cette « Modernité » viennent de la Bible. Comment en effet penser « le progrès » sans retrouver le prophétisme juif et la force de l'espérance chrétienne ? Comment proclamer l'égalité entre les hommes et l'existence d'un « monde commun » sans référence à Paul et à l'épître aux Galates :  « II  n'y a plus ni juif, ni grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme.... » ?
Comment théoriser la liberté individuelle sans un détour par l'idée chrétienne de personne, initiée par la réflexion théologique sur la nature de la personne du Christ ? Certes, toutes ces valeurs ont été laïcisées, sécularisées. Point besoin d'être chrétien pour y adhérer. Mieux vaut toutefois savoir d'où elles viennent. Pensons ici à une remarque pertinente du philosophe contemporain Paul Ricœur : « Abstraitement  séparées de l'expérience spirituelle qui les fonde ces valeurs sont comme des fleurs coupées dans un vase » (Paul Ricœur, Du texte à l'action, éd. Le Seuil, 1986 ).

D'où la parole de l'Église qui intervient à temps et à contre temps dans le domaine politique, éthique et bien d'autres domaines pour rappeler la source de ces valeurs, enracinées dans celle à laquelle elle croit et qu'elle sert : Le Christ Jésus et son message évangélique plus que jamais vivant et actuel pour nos contemporains.

N'en va-t-il pas de l'avenir même de notre civilisation ?