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 Bâtir un monde meilleur : les chrétiens et l’économie de marché


L’économie de marché se généralise dans le monde. En France, au nom de ses limites, elle est de plus en plus décrite comme « génératrice de situations d’injustice et d’oppression et créatrice de dégâts humains considérables à l’échelle mondiale », (Forum La Croix du 15 février2005). Héritiers du rationalisme du siècle des lumières, de 1789 et des utopies humanistes du XIXème, nos intellectuels au travers de leurs critiques entretiennent bien souvent le rêve d’un autre système. Bien des chrétiens, profondément interpellés par ce qu’ils perçoivent être le règne sans partage de l’argent, vont même jusqu’à parler de « vision de l’homme antagoniste et incompatible avec l’enseignement du Christ ».
 
Dirigeant d’une entreprise implantée dans 17 pays dont un bon nombre qu’il est convenu d’appeler « en voie de développement », voyageant fréquemment depuis près de vingt cinq ans dans ces pays, et par ailleurs chrétien engagé essayant de vivre ma foi dans ce monde économique, j’aimerais  réagir à ces jugements. Ils me paraissent, en effet, ignorer les réalités mais surtout créent le risque au nom de l’attention toute particulière au pauvre, repère clé de la foi chrétienne, d’oublier l’autre repère tout aussi fondamental qu’est le primat de la dignité humaine, fondée sur la liberté de la personne humaine.
 
Arrêtons-nous tout d’abord aux faits. Lorsque l’on parle de « dégâts humains considérables », que devons nous dire aux 300 millions de personnes que la Chine, l’Inde et le Brésil, pour ne prendre que ces trois pays, ont sorti du niveau de la misère au cours des 10 dernières années, alors même que la France sur la même période créait 1 million d’emplois nets (sans doute 10 à 15 fois plus sur l’ensemble des pays développés) ? Devons nous reprocher à ces mêmes chinois, indiens et brésiliens, notre incapacité à sortir de leur situation nos 3 millions de concitoyens touchés par la précarité, alors même que nos rigidités internes et l’absence de volonté politique nous empêchent de créer les 3 millions d’emplois de service que notre économie française pourrait générer rapidement (voir le récent rapport Camdessus) ? Si attachés au moindre de nos avantages acquis, bien souvent au détriment de notre propre bien collectif, au nom de quoi irions nous expliquer à ces populations qui sortent de la misère, que l’être est beaucoup plus important que l’avoir ?
 
Notre monde est actuellement engagé dans une période de croissance économique forte, générale et globale. Cette croissance bénéficie directement à des pays et ainsi à des populations immenses qui n’avaient pu jusqu’à présent jouir des bienfaits matériels de la richesse mondiale. Ceci se passe sans empêcher les pays riches de continuer à croître. Cette croissance qui permet à des multitudes de sortir de la misère, est le fruit direct du déploiement de l’économie de marché à des zones entières qui par dogmatisme la refusait jusqu’il y a encore peu. Sa caractéristique majeure, son moteur par excellence, est la liberté individuelle : liberté d’entreprendre, d’échanger, de voyager, de s’associer, de croire, de vivre… mais bien sûr corollairement la liberté du plus fort sur le plus faible, la liberté de poursuivre des objectifs de recherche d’intérêts personnels, de puissance au détriment de l’autre.
 
Cette liberté est pour les chrétiens le fondement même de la dignité de la personne humaine, « créée libre et responsable à l’image de Dieu ». Mais l’homme libre peut utiliser sa liberté pour le bien ou pour le mal. A ce titre, elle génère des « vainqueurs » et des « vaincus ». Ce n’est pas le système qui veut cela, mais bien chaque homme dans sa souveraine liberté. Car il s’agit bien de l’homme et de l’usage qu’il fait de sa liberté. De tout temps la liberté n’a pu exister sans régulations, sans la loi. La loi doit protéger les hommes des abus auxquels peut les entraîner leur propre liberté. La loi est ainsi nécessaire et structurante d’une société de liberté. Pour les chrétiens, rappelons que toute la Bible est l’histoire de Dieu, essayant d’apprendre à l’homme à user de sa liberté pour le bien.  Mais Dieu, connaissant bien les pièges de la liberté et la faiblesse de l’homme, remets lui-même à Moïse les Tables de la Loi, cadre de la liberté qu’il donne à sa créature. Remarquons simplement que ses articles s’adressent à chaque homme dans son individualité propre et non au système. Ils ne visent pas à définir une idéologie, mais à donner des repères pour des choix libres.
 
Oui, la liberté et donc l’économie de marché, doivent être régulées. Mais veillons à ce que derrière ce souci légitime d’une régulation des abus possibles de la liberté, ne se cache pas le souhait de définir un nouveau système, une nouvelle idéologie, qui au nom d’un bien supérieur, ne fera qu’asservir une nouvelle fois l’homme. La référence continuelle aux limites du « système » ne peut qu’encore plus déresponsabiliser chacun : « Ce n’est pas moi, c’est le système… ». Il n’y a plus alors qu’à en imaginer un autre. L’histoire du XXème siècle est un témoin douloureux de telles tentatives. Notre Eglise elle-même, lorsqu’elle déployait un pouvoir temporel s’est aussi parfois fourvoyée sans que puisse être mis en cause la nature de ses intentions.
 
L’exemple même du Christ doit être sans cesse revisité. Vivant en son époque dans un « système », d’aucun dirait une idéologie, pour lequel la vie et la dignité de l’homme étaient particulièrement ignorées, jamais il ne s’adresse au système, jamais il ne demande qu’il soit « régulé », mais il s’adresse à chacun pour lui demander ce qu’il fait de sa liberté et il enseigne comment en user. C’est le fondement même du pari insensé de l’amour de Dieu pour l’homme.
 
Cette liberté, tout le monde n’est pas « armé » de la même façon pour en bénéficier.  Elle est donc radicalement inégalitaire pour ce qui est de l’avoir. C’est pourquoi la foi chrétienne ne peut se définir sans qu’au primat de la dignité de la personne humaine soit indissolublement liée, l’attention toute particulière aux pauvres. Ceci est vrai « dans les deux sens » : l’attention aux plus pauvres ne peut pas non plus s’exercer en niant leur dignité de personnes libres et responsables. C’est tout ce qui distingue l’assistance qui veut se substituer à l’autre de la solidarité qui vise à le mettre « debout ». ATD-Quart Monde, a cette belle formule : « Tout le monde est appelé à monter les marches de l’escalier de la vie. Certains peuvent les monter ‘quatre à quatre’, d’autres trébuchent dès la première marche. Il ne s’agit pas de les porter pour franchir la marche, mais de créer des marches qu’ils soient capables de franchir. ».
 
Par une perversion fondamentale, notre société française, en particulier, est malade d’une assistance généralisée qui se substitue à la liberté des assistés. Ainsi elle les déresponsabilise complètement au nom d’une égalité profondément mal comprise. Mais plus pernicieux encore, elle déresponsabilise ceux-là même qui devraient s’engager dans la solidarité. Puisque le « système » est responsable, c’est à lui à régler le problème : « Bruxelles, gouvernants et entreprises, que faites-vous ??? ». Comment, tout en respectant la liberté fondatrice de la personne humaine, imaginer des méthodes qui permettent de ne pas exclure et qui engagent chacun ?
 
 Luc Ferry, dans une publication récente de l’Institut Montaigne (Mondialisation et dépossession démocratique, Le syndrome du gyroscope), illustre ceci de façon concrète par l’exemple de la scolarité obligatoire que certains voudraient porter à 18 ans pour aider ceux qui échouent. Il oppose à cela la solution « qui permettrait à ceux qui ont quitté le système scolaire trop tôt, sans diplôme ou sans qualification suffisante, d’offrir une deuxième chance, en l’occurrence la possibilité de reprendre des études cinq ans, dix ans, voire quinze ans après. ». Voilà un exemple concret d’une formule qui évite au nom d’une égalité mal comprise de nier la dignité humaine tout en donnant toute son attention aux exclus, aux pauvres d’un environnement donné…  Avec de l’imagination et du travail, il est tout à fait possible de trouver dans tous les aspects de la vie sociale, économique et politique, des modes de fonctionnement respectant cette échelle de valeurs.
 
La loi doit protéger les plus faibles et permettre l’exercice effectif de la solidarité, la recherche de solutions permettant de respecter la liberté de chacun en ayant le souci d’éviter l’exclusion et l’assistance déresponsabilisante. Voilà ce que devrait être le champ d’un engagement politique au sein de nos sociétés de liberté : permettre de « collectiviser » les choix éthique individuels par la loi, pour protéger le « vaincu » sans détruire les conditions d’exercice de la liberté de chacun.. Ne pas chercher à réinventer la nature humaine, mais faire passer de la « nature » à « l’éthique ».
 
Plutôt que de céder à la peur de l’avenir et de rêver à un passé définitivement révolu, je crois profondément que dans ce monde de liberté, les chrétiens et l’Eglise  peuvent retrouver un véritable rôle prophétique et pleinement illustrer ce mot que Jean Paul II nous adressait au début de son pontificat: « N’ayez pas peur ! ».
 
Pour l’Eglise il s’agit bien sûr de relayer le cri des souffrances que l’homme dans l’exercice de sa liberté, et non le système, peut engendrer. C’est ce que viennent de faire deux de nos évêques à propos des délocalisations. Mais elle doit aussi rappeler sans cesse ce que le primat de la dignité humaine veut dire en terme de respect de la liberté en particulier dans l’exercice de l’attention au plus pauvre. Pour les chrétiens, chacun incarné dans son environnement, il s’agit d’utiliser leur propre liberté pour imaginer des modes de fonctionnement qui tout en respectant le primat de cette dignité humaine, offrent aux plus pauvres les possibilités de « se mettre debout ».
 
Animer de leur Foi, ils feront cela, non pas pour « agir dans les interstices » comme le propose Luc Ferry en conclusion de son texte, mais pour bâtir un monde meilleur, protégeant les faibles par la loi et la solidarité, sans attenter à la liberté fondatrice de l’homme.
 
Pierre Lecocq, Président national, 2005