Le sens de notre vie quotidienne et de notre action de chef d'entreprise est à rechercher aux sources de notre foi. L'échelle qui reliait la terre au ciel dans le songe de Jacob figure le lien entre notre vie et notre foi. Elle est faite de l'enchaînement de nos choix et de nos décisions en descendant du dessein de Dieu à la vie quotidienne, du général au particulier, du principe à sa mise en oeuvre. Nous croyons en un Dieu, en trois personnes, qui nous fit à son image. Le reflet des trois personnes de la Trinité fournira à chaque échelon de l'échelle de Jacob "des principes de réflexion, des normes de jugement et des directives d'action" pour l'échelon suivant, selon les termes employés par Paul VI dans sa lettre au Cardinal Roy. Ces échelons sont ceux du monde, de l'entreprise et du dirigeant.
LE MONDE
La constitution Gaudium et Spes sur l'Eglise dans le monde de ce temps se référait à trois principes dans son dialogue avec le monde moderne :
L'activité humaine dans l'univers que nous appelons création, image du Père
La dignité de la personne humaine appelée personne, reflet du Fils
La communauté humaine dénommée ici amour, définition de l'Esprit.
La création
"Pour les croyants... l'activité humaine individuelle et collective, ce gigantesque effort par lequel les hommes, tout au long des siècles, s'acharnent à améliorer leurs conditions de vie, correspond au dessein de Dieu" (Gaudium et Spes, 34 1). L'Eglise encourage la grande aventure du développement.
Il en découle une obligation de réalisme qui reconnaît les contraintes de la création telle qu'elle nous est donnée : lois physiques fixées par la nature et lois humaines économiques et sociales qui résultent de la nature de l'homme. Ainsi, l'homme étant ce qu'il est, le respect de la propriété est nécessaire à l'efficacité, à l'ordre et à la paix.
Le respect de la personne
Le respect de la personne humaine est un message central de l'Evangile. Il est au coeur de la civilisation occidentale. L'homme est la seule créature que Dieu ait voulu pour elle-même. Il est un être libre et responsable.
Pour respecter cette dignité, toute société doit obéir au principe de subsidiarité qui revendique à chaque échelon d'une organisation toute, mais vraiment toute l'autonomie dont il est capable. Peut-il accomplir une tâche ? Alors l'échelon supérieur doit s'interdire cette tâche. Cet esprit doit régir aussi bien les relations entre Fédérations, Etats, communautés intermédiaires de la Société Civile et individus, que l'organisation des entreprises.
L'amour
La communauté humaine est construite sur l'amour qui est un don de soi.
Fondé sur la réciprocité, il préside à toutes les relations, tous les échanges. A ce titre, il doit se rencontrer dans la vie économique.
A la demande du Christ, l'Eglise porte un amour tout particulier aux plus pauvres. lls sont aujourd'hui les sans-travail, qu'ils soient concitoyens, immigrés ou dans les pays pauvres.
Cet amour a pris le plus souvent la forme de la solidarité. Elle justifie l'existence de transferts sociaux. Cependant, pour les plus pauvres, mieux vaut leur insertion dans l'échange que l'assistance. D'autre part, il y a des cas de mutualité qui ne sont pas du partage avec les plus pauvres, par exemple dans certains budgets de la Sécurité Sociale.
L'ENTREPRISE
A quoi sert l'entreprise? A cette question souvent débattue, on a répondu que le but de l'entreprise était de faire des profits, ou mieux de produire des richesses. Ces réponses sont insuffisantes. L'entreprise a trois raisons d'être inséparables :
Poursuivre la création par le service du client
"Remplissez la terre et soumettez-la"(Gn 1, 28a) à vos clients que sont les hommes. "J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire"(Mat 25 35). Ces deux textes assignent à l'entreprise sa première raison d'être, au marketing, sa justification. L'entreprise y répond par l'innovation, la qualité et la baisse des prix. L'économie d'entreprise punit de mort le manquement à ces exigences.
Aider l'homme à se construire
Consciemment ou non, l'entreprise façonne l'homme qui y travaille. Le métier a toujours formé l'homme. D'abord en lui fournissant de quoi vivre. Ensuite, elle lui propose, ou du moins elle le devrait, une occasion de s'épanouir. L'homme a un besoin naturel d'exercer ses capacités : exercice physique, habileté, mais aussi intelligence, imagination, initiative. Enfin l'entreprise offre une communauté de vie à côté de la famille et après elle.
Contribuer à édifier la cité
Cellule de l'économie, l'entreprise est l'agent du développement, ce nouveau nom de la paix. Elle donne un autre visage à la société. Elle fait naître de nouveaux modes de vie. Enfin, elle participe à la vie sociale par son rôle dans les collectivités locales et les institutions sociales.
LE DIRIGEANT
Le dirigeant lui-même agit sous les trois éclairages de la Trinité :
II ressemble au Père quand il produit, il investit, il décide, il cherche, quand il exerce les cinq fonctions de Fayol : prévoir, organiser, commander, coordonner, contrôler, ou qu'il recourt aux trois stades de l'organisation : éliminer, simplifier, mécaniser.
Il se modèle sur le Fils quand il respecte les clients, le personnel, les concurrents, les actionnaires, les dirigeants, les fournisseurs, les fonctionnaires et les chômeurs, quand il accueille, il promeut, il forme, il écoute, il respecte l'autonomie.
Il s'ouvre à l'Esprit quand il sert, il échange, il fait se réunir, il emprunte ou il prête, il négocie ou il dialogue. Ces actions sont le terreau du Royaume. Elle sont le support d'une spiritualité du dirigeant qui est une spiritualité d'action. Sa prière propre sera d'offrir à Dieu tous ces actes en s'assurant qu'ils sont bien reliés à son dessein par une chaîne continue. Quels actes choisir parmi tous ceux que l'on vient de voir ? Le dirigeant est le seul à le savoir. Lui seul peut choisir et décider. Qu'il fasse ce qu'il voudra, mais qu'il fasse quelque chose.
QU'ILS SOIENT UN
Tous ces préceptes relèvent de la morale naturelle, ou du Décalogue. Mais il en est un totalement nouveau qui nous vient de la Révélation : les trois personnes sont une et leurs images sont inséparables.
Nous sommes des créatures imparfaites. Nous reflétons l'image de la Trinité comme dans un miroir. Notre rôle dans la société nous spécialise dans l'image d'une seule personne. Sous le signe du Père, se trouvent plutôt les chefs et dirigeants d'entreprise, les chefs politiques et plus généralement ceux qui exercent une autorité. Les journalistes, les écrivains, les orateurs, les syndicalistes se réclament du Fils et de l'esprit prophétique. Leur thème est celui de la personne. Le domaine de l'Esprit est celui des communautés représentées par les associations, le monde du spectacle, du sport et des manifestations publiques.
Grande est alors la tentation d'oublier les deux autres. Le dirigeant obnubilé par son rôle deviendra le boutiquier pour qui seule compte l'obligation de "faire marcher la boutique". L'écrivain sera une belle âme insoucieuse de la réalité et donneuse de leçons faciles. L'entraîneur tournera au mouton de Panurge trop docile à la foule. En politique, ils conduiront, le premier à la dictature, le second à l'anarchie et le troisième au collectivisme. Et pourtant chacun d'eux exprime une part de vérité, mais incomplète, tronquée.
La grande leçon trinitaire est que les trois personnes ne font qu'un. Là non plus, ne séparons pas ce que Dieu a uni en nous faisant à son image.
Dans le monde, avançons d'un même pas vers la création, la personne et l'amour. Le choix chrétien ne s'exerce pas dans un dualisme entre libéralisme outrancier et socialisme. Il est trinitaire. L'entreprise n'a pas un but, mais trois. On lui assigne souvent celui de l'homme en ne pensant qu'au salarié. Elle en a trois devant elle: le client, le salarié, et le citoyen. Et ces trois ne font qu'un. Dans sa vie quotidienne, le dirigeant chrétien aura aussi à coeur de servir ces trois pôles de la production, de la grandeur l'homme et de l'échange dans l'amour.
Ce pourra être sa façon de prier.
André COURTAIGNE