Une réflexion de la section Paris - St Honoré d'Eylau
des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens
publiée sur www.La-Croix.com le 28 mai 2009
Les désordres de la crise, aussi perturbants soient-ils pour la plupart d’entre nous, sont riches de réflexion et de promesse pour l’avenir…si nous le décidons. Leur avènement n’est en effet que l’expression de distorsions profondes, entretenues depuis des décennies, consciemment ou non. Distorsions entre les hommes d’abord, par des comportements de plus en plus individualistes, égoïstes, artificiels, qui font la part belle à l’avoir et au paraître plutôt qu’à l’être, à travers une frénésie de profit immédiat et de consommation ; distorsions, ensuite, entre l’homme et son environnement naturel par une sur-utilisation des ressources de la planète. Il était dès lors inéluctable que s’effondre un système qui fondait son organisation sur des valeurs fausses et futiles.
Se recentrer sur l’essentiel …
Cette crise constitue un rappel à l’ordre sur notre incapacité à maintenir une indispensable harmonie dans les rapports entre les hommes, d’une part, et avec la nature, d’autre part. L’Esprit, en ce temps de Pentecôte, nous invite à rappeler la destination universelle des biens et le concept d’une économie au service de l’homme, afin que les désordres mondiaux ne frappent pas davantage, non seulement les plus démunis, mais l’humanité dans son ensemble. Nous confondons trop souvent par confort nos élans ponctuels de compassion avec une nécessaire et durable solidarité. Encore aujourd’hui on peut craindre, malgré la fin annoncée de déviances inacceptables, que le capitalisme tel qu’il a été vécu ne soit pas réformé en profondeur.
Chacun d’entre nous doit prendre sa part, à la mesure de ses moyens, de la reconstruction du monde, qu’il faut désormais entreprendre. Il ne s’agit pas seulement de changer les règles, qui ont bon dos pour nous exonérer de tout effort, mais de changer nos comportements en plaçant l’homme au centre de nos décisions. La période difficile que nous traversons nous donne une chance exceptionnelle de faire des propositions concrètes de changement qui, inaudibles ou irréalistes dans un contexte de croissance, doivent être actuellement entendues et constituer des bases pour de nouvelles priorités.
L’objectif ne peut être la recherche du rendement sans cesse amélioré des capitaux, qui doivent être préférentiellement investis dans l’économie réelle. La construction de conglomérats toujours plus puissants et anonymes, la recherche constante d’effets de levier, les délocalisations systématiques doivent être repensées dans cette nouvelle optique. Les écarts entre les rémunérations les plus élevées et les plus basses doivent être mieux connus, afin d’empêcher des situations indécentes d’injustice.
La création de richesses n’a de sens que solidaire. La fonction première de l’entreprise est de fournir du travail aux hommes là où ils se trouvent. Cela ne signifie pas renoncer à la logique du profit, mais commande de le considérer comme un levier au service du projet sociétal et humain de l’entreprise. Cet exercice demandera une forte volonté pour être porté au niveau planétaire. Aller vers un partage plus équitable de la richesse créée et agir sur l’environnement sont deux orientations urgentes pour améliorer notre situation et assurer l’épanouissement des générations futures.
… et être exemplaire en tant que dirigeant d’entreprise
Cette notion de partage résonne aujourd’hui d’un son plus plein. L’exigüité de l’espace planétaire que nous ressentons brutalement impose désormais à tous le devoir du vivre ensemble. Pourquoi ce devoir ne pourrait-il pas être transformé en plaisir raffiné, comme on le fait pour celui de se nourrir ou de se loger ? Pourquoi l’autre ne deviendrait-il pas une source d’innovation et de richesse au lieu d’être une gêne à notre confort, sans que nous refusions pour autant l’émulation et la juste compétition ? En nous attirant à notre insu dans une conscience inédite d’un destin planétaire collectif, les technologies modernes de transport et de communication ont pris à contrepied l’individualisme croissant des nations et des hommes.
Le cœur, qui commande nos désirs, et la raison, qui commande notre bon sens, ont chacun son rôle dans nos défis quotidiens individuels; mais les éléments qui les gouvernent doivent refléter les besoins et les risques du monde tel qu’il est, c’est-à-dire plus complexe et plus limité qu’il ne l’a jamais été.
Cette réalité suggère aux dirigeants d’entreprise un constat d’humilité : l’individu ne peut plus rien faire seul. La densification des relations sociales, économiques et politiques commande la collégialité dans les décisions ainsi que la prise en compte des intérêts et des avis des parties prenantes, pour une meilleure répartition de la richesse créée et une sage prévention des injustices et des conflits. Cela implique des comportements courageux et un sens des responsabilités qui visent la prospérité collective durable plutôt que des satisfactions individuelles immédiates.
La crise a au moins un effet positif, celui d’interpeller sévèrement nos consciences endormies, ou obsédées par le confort et par l’argent. Les entrepreneurs et dirigeants d’entreprise doivent se montrer exemplaires et responsables. Ils seront alors le fer de lance du nouveau monde en gestation, plus juste et plus solidaire.